Robert Nozick : Livres et Livres Numériques (Ebook) - Bibliographie | PUF  

Robert Nozick

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Cet article provient du Dictionnaire des philosophes, sous la dir. de Denis Huisman, 2e édition revue et augmentée, Paris, PUF, 1993.


NOZICK Robert, 1938-2002


 


Né à Brooklyn en 1938, Nozick est professeur de philosophie à Harvard. Penseur brillant et provocant, il a le goût des idées poussées jusqu’à leurs conséquences les plus étonnantes et les plus dérangeantes. Il s’est fait connaître à la fin des années soixante par des articles consacrés à des questions de philosophie morale, en particulier celle de la coercition. Il apparaît dès ce moment que le thème principal de ses recherches sera celui de la liberté : à quelles conditions peut-on me contraindre à faire quoi que ce soit ? Quels sont les rapports du temps et de la liberté ? En 1970, il publie un article ébouriffant sur “ Le paradoxe de Newcomb ”, du nom du physicien qui l’avait inventé en 1960. La littérature qui a suivi cette publication est considérable. Ce paradoxe permet d’expliciter différentes conceptions du temps, du choix et de la contingence, dans le cadre de la théorie moderne de la décision dans l’incertain et de la théorie des jeux. Comme on n’a pas manqué de le remarquer, il renouvelle de manière étonnante les apories des Mégariques ou les disputes vénérables sur la Providence, la liberté et, le déterminisme.


Mais c’est surtout le livre Anarchy, State and Utopia (1974) qui va faire de Nozick l’un des auteurs les plus passionnément discutés des vingt dernières années. En réaction à l’immense succès de la Théorie de la justice de son collègue John Rawls, Nozick n’hésite pas à relever le défi et à proposer une théorie “ libertarienne ” qui, sans être radicale, contredit nettement l’approche rawlsienne, jugée trop favorable à l’intervention redistributrice de l’État, et trop peu soucieuse du caractère sacré et inviolable de la personne humaine. (Nozick ne néglige pas de discuter du problème des animaux et de la maxime “ L’utilitarisme pour les animaux, le kantisme pour les hommes ”.). Les libertariens stricto sensu (D. Friedman, M. Rothbard), radicalisant. les positions de von Mises et Hayek, rejettent l’idée même d’État et se retrouvent alors sur des positions “ anarcho-capitalistes ”, l’individu étant défini essentiellement comme le sujet de droits de propriété : l’erreur principale de la tradition anarchiste aurait été d’adhérer à l’utopie communiste. La première tâche de la philosophie politique est dès lors pour Nozick de montrer (contre les anarchistes) que l’État (minimal) est légitime, mais aussi (contre Rawls, les utilitaristes et les socialistes) qu’aucun État qui s’arroge des droits supplémentaires ne l’est.


On part, de manière toute classique, d’un “ état de nature ” de type lockien : une situation “ hobbesienne ” ne saurait satisfaire un anarchiste, car la nécessité de l’État s’en dérive trop aisément. Il s’agit alors de montrer comment l’État minimal peut émerger de cette situation initiale, sans avoir été voulu consciemment (explication individualiste de type “ main invisible ” au sens de Smith) et sans que soient violés les droits des individus. L’argument passe par la notion d’ “ État ultra-minimal ”, simple association de protection sur un territoire donné, assurant la sécurité à ses seuls clients. Il est crucial pour Nozick de montrer que le passage à l’État minimal, doté du fameux “ monopole de la violence légitime ”, peut être effectué, moyennant des systèmes complexes de compensation, sans violer les droits de qui que ce soit, ce qui “ revient à réfuter les objections de principe de l’anarchiste ”.


Mais l’ “ État plus-que-minimal ”, même si l’on peut en reconstituer une genèse possible, n’est pas légitime. Comme Rawls, Nozick se réclame d’une conception déontologique et procédurale du juste : celui-ci est affaire de règles et non de maximisation du bien, comme le pensent les utilitaristes. Mais il faut encore raffiner ces distinctions. On opposera d’une part les conceptions “ historiques ” (la question de savoir si une distribution est juste dépend de la façon dont elle est née) aux conceptions “ à état final ”, et d’autre part les conceptions élaborées selon un modèle (patterned), représentables grâce à une maxime du type “ À chacun selon son... ”, comme les conceptions marxistes, à celles qui ne le sont pas. La théorie qui aura les faveurs de Nozick devra être historique et “ non conforme à un modèle ”, ce qui aura l’avantage de ne pas obliger à réviser constamment les distributions de droits et de biens, alors même qu’elles résultent d’échanges entre “ adultes consentants ”. C’est le célèbre argument dit “ Wilt Chamberlain ” : “ La liberté bouleverse les modèles. ” La théorie nozickienne des entitlements consiste à dire qu’est juste toute distribution qui résulte d’un processus de transferts librement consentis à partir d’une situation d’ “ acquisition originaire ” juste, moyennant le respect d’une certaine “ clause lockienne ”. Il n’est nul besoin dans ce cadre de refuser à quiconque la pleine possession de ses mérites, même si ceux-ci, comme le soutient Rawls, paraissent “ arbitraires d’un point de vue moral ”. Il est au contraire illégitime, de la part de l’État, de s’immiscer dans ce réseau d’échanges libres au motif qu’il conduit à des inégalités supposées “ injustes ”.


La troisième partie du livre tente de répondre à ceux qui contesteraient l’attrait intellectuel de l’État minimal, en arguant qu’il représente au contraire l’approximation la plus réaliste et la plus juste possible de l’idéal utopique libertaire : on peut imaginer la constitution de communautés privées, soumises seulement aux contraintes communes de cet État, et qui seraient autant d’ “ expérimentations ” de vie sociale possibles.


Ces thèses, qui conduisent à une remise en cause radicale de l’ “ État-providence ”, ont été soumises à de sévères critiques, et Nozick lui-même déclare dans son dernier livre (1989) se démarquer nettement de l’approche qui fut la sienne : son “ libertarianisme ” était plus de l’ordre du défi intellectuel que de l’engagement éthique. Il n’en demeure pas moins que Anarchy, State and Utopia est un livre provocant, baroque, et qui contient suffisamment d’idées originales pour que la lecture en soit toujours stimulante.


Dans Philosophical Explanations, Nozick aborde avec audace nombre de questions métaphysiques et morales de type classique : le scepticisme, l’identité personnelle, le libre arbitre, le sens de la vie, l’objectivité des valeurs, voire la question métaphysique suprême : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Ses références sont aussi bien allemandes (Kant, Hegel, Nietzsche) qu’anglo-saxonnes. Derechef, ce livre est brillant, sinon systématique. La tentative effectuée par l’auteur pour sortir du dilemme réalisme-subjectivisme en théorie des valeurs est particulièrement suggestive.


 


l Coercicion, in Philosophy, Science and Method (Morgenbesser, Suppes & White eds.), ny, St Martin Press, 1969 ; trad. franç. La contrainte, in Théorie de l’action, M. Neuberg éd., Mardaga, 1991, p. 271-310 ; Newcomb’s Problem and Two Principles of Choice, in Essays in Honor of C. Hempel, N. Rescher ed., Reidel, Hollande, 1970 ; Anarchy, State and Utopia, ny, Basic Books, 1974 ; trad. franç., puf, 1988 ; Philosophical Explanations, Harvard, Belknap Press, 1981 ; The Examined Life. Philosophical Meditations, ny, Simon & Schuster, 1989.


 


® Reading Nozick, J. Paul ed., Oxford, Blackwell, 1982 ; Le libéralisme et la question de la justice sociale, Cahiers du CREA, no 4, Paris, 1984 ; P. Van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste ?, Seuil, 1991 ; J.-P. Dupuy, Le sacrifice et l’envie, Calmann-Lévy, 1992 ; Temps du projet et temps de l’histoire, in R. Boyer éd., Irréversibilités dans les modes de croissance, ehess, 1991 ; R. Boudon, Nozick, philosophe des valeurs, in Analyses de la SEDEIS, no 26, 1982.


Alain Boyer