Maurice Halbwachs : Livres et Livres Numériques (Ebook) - Bibliographie | PUF  

Maurice Halbwachs

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Cet article provient du Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris, PUF, coll. “ Quadrige/Dicos poche ”, 2006.


HALBWACHS Maurice, 1877-1945


Maurice Halbwachs est né en 1877, soit dix-neuf ans après Durkheim. Il joua un rôle déterminant pour poursuivre l’œuvre de Durkheim et maintenir l’École sociologique française pendant l’entre-deux-guerres. D’origine alsacienne, Halbwachs fit ses études au lycée Henri IV et devint normalien, agrégé de philosophie en 1901, docteur en droit (1909) et en lettres (1912). Une carrière presque tracée d’avance : après des études brillantes, il est nommé professeur dans le secondaire comme son père, puis dans le supérieur. Dans sa jeunesse, il reçut tout d’abord l’influence de Bergson qui était son professeur de philosophie au Lycée Henri IV et se passionna pour la psychologie à travers son enseignement. Il rencontra également au début du siècle François Simiand, tête pensante des universitaires socialistes, dont il partageait les convictions politiques et admirait la rigueur de ses analyses sociologiques. Celui-ci l’influença dans sa décision de prendre des distances avec la métaphysique. C’est sans doute en Allemagne, lors de son séjour à l’Université de Göttingen, où il obtint en 1903 un poste de lecteur, que s’opéra réellement sa conversion intellectuelle. Il en profita pour écrire un petit livre sur Leibniz ([1907] 1933), mais aussi, pour s’initier à l’économie politique allemande. À son retour, Simiand lui proposa de collaborer à l’Année sociologique, ce qu’il fit à partir de 1905. Il devint à partir de cette date un fidèle représentant de l’ “ École sociologique française ”.


Halbwachs s’engagea dans un combat difficile pour faire reconnaître la sociologie à l’Université de Paris. Il prépara sa première thèse de droit qu’il soutint en 1909 sous le titre Les Expropriations et le prix des terrains à Paris (1860-1900). Cette thèse qui dénonçait le caractère tautologique de la loi de l’offre et de la demande ne fut guère appréciée par les économistes, ce qui obligea Halbwachs à renoncer à son projet d’implantation dans les facultés de droit. Il se tourna donc vers la Faculté de Lettres et rédigea deux nouvelles thèses soutenues en 1912, la principale intitulé : La Classe ouvrière et les niveaux de vie. Recherches sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles contemporaines, et la complémentaire : La Théorie de l’homme moyen. Essai sur Quételet et la statistique morale.


On peut voir dans la Classe ouvrière, le prolongement et l’affirmation de la pensée d’Halbwachs. Si le thème des besoins ouvriers était déjà abordé dans les Expropriations, il fait l’objet désormais d’une analyse beaucoup plus approfondie où apparaît notamment le concept de “ niveau de vie ” que l’on retrouvera d’ailleurs mobilisé dans Les Causes du suicide sous le terme plus maîtrisé de “ genre de vie ”. Pour expliquer les tendances de consommation des ouvriers, Halbwachs ne se contente pas de la variable revenu, “ ce qui est déterminant, pour lui, c’est le “niveau de vie” propre à chaque classe sociale, c’est-à-dire sa représentation collective du niveau social où elle se trouve ” par rapport “ aux biens regardés comme les plus importants ” dans la société et “ son estimation du degré où il est permis aux membres de la classe de satisfaire les besoins qui s’y rapportent ”. La participation réduite des ouvriers à la vie sociale est, d’après lui, prévue par la société et résulte de représentations collectives de ce qui est commun à la classe ouvrière, à savoir son rapport à la matière dans le travail d’usine. La faible sociabilité des travailleurs manuels qui ressort de l’analyse détaillée de leurs dépenses doit être interprétée à partir de leur rapport au travail. En faisant corps avec sa machine, l’ouvrier d’usine se transforme en force de travail, se déshumanise et s’éloigne progressivement de la société, laquelle n’est pas étrangère à ce processus.


Par ces analyses, Halbwachs introduit dans la sociologie française le thème de la stratification sociale et de variabilité des genres de vie.


En 1919, Halbwachs fut nommé, dès sa création, à l’Université de Strasbourg, qui connut un rayonnement exceptionnel. Sa carrière et son itinéraire intellectuel prirent alors un tournant décisif. C’est au cours de cette période, qui dura jusqu’en 1935, qu’Halbwachs écrivit quelques-uns de ses ouvrages les plus importants, notamment Les Causes du suicide ([1930] 2002), mais aussi Les Cadres sociaux de la mémoire ([1925] 1994) et L’Évolution des besoins dans les classes ouvrières (1933).


C’est également au cours de cette période qu’il participa à la demande de l’historien Lucien Febvre à la rédaction de la troisième partie du tome VII de l’Encyclopédie française, intitulée Le Point de vue du nombre en collaboration avec Alfred Sauvy, Henri Ulmer et Georges Bournier. Les historiens des sciences reconnaissent dans cette entreprise la volonté d’Halbwachs de constituer une nouvelle morphologie sociale en prenant au sérieux les concepts de hasard et de probabilité. Dans l’un de ses derniers écrits intitulé justement Morphologie sociale ([1938] 2003), il avance l’idée selon laquelle la société, tel un corps organique, se perpétue en se fixant dans des formes matérielles qu’elle impose aux membres dont elle est faite. Si ces derniers passent et meurent, la société reste et conserve une autonomie, une existence propre qui s’impose aux esprits de génération en génération.


La contribution d’Halbwachs à l’ “ École sociologique française ” est aussi importante qu’originale puisqu’elle témoigne à la fois d’une grande fidélité au projet primitif de Durkheim et d’une ouverture tant à des objets inédits comme les classes sociales et les genres de vie, à des approches nouvelles ou peu développées en sociologie comme la morphologie sociale et la psychologie collective, qu’aux représentants des disciplines voisines de la sociologie avec lesquelles il ne cessa de débattre. Élu professeur au Collège de France en 1939 dans la chaire de psychologie collective, il ne put malheureusement y enseigner puisqu’il fut arraché à son travail et connut une mort tragique en déportation, en laissant une œuvre inachevée, mais pourtant extraordinairement riche.


 


l Leibniz (1907), Paris, Mellottée, 1933. — La Classe ouvrière et les niveaux de vie. Recherches sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles contemporaines (1912), Londres, Gordon and Breach, 1970. — La Théorie de l’homme moyen, Paris, Félix Alcan, 1912. — Les Cadres sociaux de la mémoire (1925), Paris, Albin Michel, 1994. — Les Causes du suicide (1930), Paris, puf, 2002. — L’Évolution des besoins dans les classes ouvrières, Paris, Félix Alcan, 1933. — Morphologie sociale (1938), Paris, A. Colin, 2003. — La Topographie légendaire des évangiles en Terre Sainte (1941), Paris, puf, 1972. — Jean-Jacques Rousseau : le contrat social, Paris, puf, 1943. — La Mémoire collective (1950), Paris, Albin Michel, 1997. — Esquisse dune psychologie des classes sociales (1955), Paris, Marcel Rivière, 1964. — Classes sociales et morphologie, Paris, Minuit, 1972.


 


u “ Maurice Halbwachs et les sciences humaines de son temps ”, Revue d’histoire des sciences humaines, 1999, no 1.


 


Serge Paugam