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Ludwig Wittgenstein

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Cet article provient du Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris, PUF, coll. “ Quadrige/Dicos poche ”, 2006.


WITTGENSTEIN Ludwig, 1889-1951


La philosophie de Wittgenstein ne comporte pas à première vue de philosophie sociale. C’est une philosophie du langage et de l’esprit (et des mathématiques). Le mot “ société ” n’y figure pas, tout au plus quelques concepts d’allure sociale y apparaissent fugitivement : “ coutume ”, “ institution ”, “ forme de vie ”. Sa contribution à la compréhension de l’être social est pourtant décisive. L’essentiel en est résumé dans cette remarque des Recherches philosophiques : “ Si la technique du jeu d’échecs n’existait pas, je ne pourrais pas avoir l’intention de faire une partie d’échecs ” ([1953] 2005, § 337). Wittgenstein ne se contente pas de dire que les actions humaines ne dépendent pas que des agents mais également d’un contexte social, il précise la nature de cette dépendance : il s’agit d’une structure conceptuelle (et non causale). Sans l’institution du jeu d’échecs, pas de joueurs ni de parties d’échecs. Une théorie de l’esprit (ou une théorie de la société) pour laquelle “ Je vais jouer aux échecs ” peut être un état mental individuel, concevable in abstracto, est absurde. La plupart des activités humaines sont des “ pratiques ”, qui ne supposent pas seulement des capacités de l’agent mais aussi ce que Wittgenstein appelle la “ maîtrise d’une technique ”, à savoir les règles qui définissent la pratique en question et l’arrière-plan normatif et coutumier de ces règles. Autrement dit, l’esprit est une catégorie sociale, le social est une catégorie mentale. On peut imaginer qu’un individu ait inventé le jeu d’échecs, mais non pas les concepts de jeu et de règle en général : la notion conventionnelle de ce qui est permis, obligatoire, interdit dans le cours d’un jeu, la notion de gagner et perdre au jeu, ses connexions avec la victoire et la défaite dans d’autres contextes, etc. (les Maya pratiquaient une sorte de football de nature rituelle. À la fin de la partie, l’équipe perdante était immolée). Si l’on veut énumérer les éléments de cet arrière-plan, on sera de proche en proche conduit à décrire une forme de vie dans son ensemble. Les pratiques humaines sont donc normatives (on peut les appliquer de façon correcte ou fautive), holistes (elles sont insérées dans des “ formes de vie ”), et “ arbitraires ”. Wittgenstein entend par là qu’elles sont instituées et que leur but ou leur utilité ne peut expliquer, sinon indirectement et de façon limitée, ce qu’elles sont. Nous ne pouvons pas leur appliquer directement le concept de rationalité, c’est-à-dire d’adéquation entre des moyens et une fin. Wittgenstein suggère une analogie de son analyse des activités gouvernées par des règles avec les sciences sociales (ici l’anthropologie sociale ou la science politique) : “ Ce que je me propose de faire ressemble à la description du rôle d’un roi ; – je ne dois jamais tomber dans l’erreur d’expliquer la dignité royale par la fonction utilitaire du roi [la rationalité de l’institution], et je ne dois laisser de côté ni son utilité, ni sa dignité ”([1956] 1983, VII, § 3).


Si l’argument contextuel initial paraît évident, voire trivial, son articulation est compliquée et prête à des confusions et à des interprétations variées. On a attribué à Wittgenstein des thèses behavioristes et relativistes. L’action humaine, y compris l’utilisation du langage, serait déterminée par un dressage social. C’est le consensus de la communauté et rien d’autre qui déciderait du sens et de la validité de nos énoncés, de la valeur de nos actes (ceci est un coup dans une partie d’échecs, ceci est une action immorale). Les concepts de “ bien ”, de “ valeur ”, de “ vérité ” n’auraient donc de sens qu’à l’intérieur d’une pratique donnée, il n’y aurait pas de critère valide permettant de juger de l’extérieur une pratique (par exemple les croyances scientifiques d’une société ou ses conceptions morales). Séduisante ou repoussante selon le point de vue, cette interprétation passe à côté de la pensée de Wittgenstein. Elle confond un argument conceptuel sur la présence du social dans l’esprit avec une théorie causale. Or le contexte social n’est pas la cause de nos actions, de nos représentations et de nos jugements, il en fournit seulement la structure intellectuelle, les conditions d’exercice, par exemple les concepts de couleur : “ L’accord, l’harmonie entre la pensée et la réalité consiste en ceci que, quand je dis à tort d’une chose qu’elle est rouge, elle n’est pas rouge pour autant ” ([1953] 2005, § 429). Wittgenstein ne dit pas qu’il est impossible de juger une institution, une pratique d’un point de vue transcendant, mais seulement très difficile, car cela suppose d’abord de la comprendre dans le contexte de l’ensemble systématique dont elle fait partie. Dans sa seule incursion dans le domaine des sciences sociales, de brèves notes sur la théorie de la magie de Frazer, Wittgenstein a appliqué cette vue de l’action humaine, en opposant à la théorie scientiste de l’irrationalité des primitifs non pas le relativisme (à chacun sa science et sa religion) mais l’exigence de la description anthropologique : “ Il suffit d’assembler correctement ce que l’on sait, sans rien y ajouter : la satisfaction que l’on rechercherait dans une explication se livre d’elle-même ” (2003, p. 121).


 


l Recherches philosophiques (1953), trad. F. Dastur, M. Élie, J.-L. Gautero; D. Janicaud, E. Rigal, Paris, Gallimard, 2005. — Remarques sur les fondements des mathématiques (1956), trad. M.-A. Lescourret, Paris, Gallimard, 1983. — Remarques sur le Rameau d’Or de Frazer, trad. J.-P. Cometti dans Philosophica, III, ter, 2003.


 


u Glock H. J., Dictionnaire Wittgenstein, trad. P. et H. de Lara, Paris, Gallimard, 2003.


 


Philippe de Lara

Récentes publications de Philippe de Lara :
L’Expérience du langage, Paris, Ellipses, 2005 ;
Le Rite et la Raison. Wittgenstein anthropologue, Paris, Ellipses, 2005 ;
– « Anthropologie du totalitarisme », Annales, février 2008.