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John Rawls

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Cet article provient du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, tome 2, sous la dir. de Monique Canto-Sperber.


RAWLS John, né en 1921


John Rawls, professeur à la faculté de philosophie de l’université de Harvard, devient en 1971, avec la publication de A Theory of Justice (Théorie de la justice), la figure dominante de la philosophie morale et politique anglo-américaine. Dans cet ouvrage, il aborde la question de savoir quels sont les principes et les institutions fondamentales d’une société juste. En proposant une théorie de la justice sociale, Rawls cherche à présenter une théorie éthique qui puisse remplacer l’utilitarisme, mais il propose aussi une théorie politique destinée à défendre l’État démocratique libéral moderne. Il prend soin toutefois non seulement de déterminer quels sont les principes et les institutions souhaitables, mais aussi de montrer qu’ils sont applicables. Pour cette raison, l’ensemble de sa démarche s’inspire de la philosophie, mais également d’autres traditions de recherche : l’économie, les sciences politiques et le droit. C’est là, sans aucun doute, ce qui explique en partie l’influence de l’œuvre de Rawls, laquelle va bien au-delà de la philosophie et s’exerce sur les sciences sociales.


La “ Théorie de la justice ”


Le cœur de la philosophie morale et politique de Rawls se situe dans sa Théorie de la justice, bien que cet ouvrage ait été précédé par la publication d’un certain nombre d’articles pendant les années 1950 et 1960. C’est dans ces écrits – “ Outline of a décision procedure for ethics ” (1951), “ Justice as fairness ” (1958), “ The sense of justice ” (1963) et “ Distributive justice ” (1967) – que Rawls présente pour la première fois les idées qu’il va développer et approfondir dans son grand ouvrage. L’idée la plus fondamentale est que la justice doit être comprise comme le résultat d’un processus de négociation, au cours duquel des individus soucieux de leur propre intérêt établissent un accord sur les principes de base. Dans sa Théorie de la justice, Rawls pousse cette idée plus loin en élaborant une argumentation qu’il juge ressortir à la tradition de la théorie du contrat social – en particulier, dans la lignée de John Locke et Jean-Jacques Rousseau. Il existe toutefois une différence entre Rawls et les théoriciens du contrat social qui l’ont précédé : alors que Locke et Rousseau ont recours à l’idée de contrat pour justifier l’autorité politique, Rawls s’en sert pour établir les principes de la justice sociale.


Plus précisément, dans sa Théorie de la justice, Rawls entreprend d’établir les principes de justice qui devraient gouverner la “ structure de base ” d’une société juste. Pour répondre à cette question d’une manière philosophiquement convaincante, dit-il, nous ne devons pas simplement nous demander quels principes sont souhaitables et applicables. Nous devons chercher à savoir quels sont les principes que nous choisirions d’un point de vue impartial, dans le souci d’établir des arrangements qui soient praticables et souhaitables. La réponse de Rawls est , intéressante autant par la conclusion elle-même que par la méthode employée ; la question de savoir si cette méthode conduit à cette conclusion a fait l’objet de multiples débats.


La conclusion de Rawls est la suivante : envisageant les choses d’un point de vue impartial, nous choisirions d’être gouvernés par deux principes de justice, le premier garantissant les libertés fondamentales (liberté de parole, de participation politique et de culte, entre autres), le second minimisant les inégalités. L’énoncé formel de ces principes figure à la section 46 de la Théorie de la justice :


Premier principe : Chaque personne a un droit égal au système total le plus étendu de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système pour tous.


Second principe : Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu’elles soient


a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés dans la limite d’un juste principe d’épargne, et


b) attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste (fair) égalité des chances.


Ces principes sont présentés en “ ordre lexical ”, c’est-à-dire qu’ils sont commandés par un ordre de priorité. Il y a deux règles de priorité. La première, établissant la “ priorité de la liberté ”, admet que la liberté ne peut être restreinte qu’au nom de la liberté. Cela signifie que le premier principe de justice doit être satisfait avant que l’on puisse invoquer le second. La deuxième règle de priorité établit la priorité de la justice sur l’efficacité et le bien-être. Cela signifie que le second principe de justice, dans son ensemble, prend le pas sur toute idée de “ maximisation de la somme des avantages ” dans la société. Cela signifie aussi que, au sein du second principe, le principe b) de juste égalité des chances a la priorité sur le principe a) du plus grand avantage des plus défavorisés (connu sous le nom de principe de différence).


La conception générale de la justice, la “ justice comme équité ”, que représentent ces deux principes consiste en ceci que tous les biens premiers sociaux – liberté et opportunité, revenu et richesse, et les bases du respect de soi – doivent être répartis également, à moins qu’une répartition inégale de tout ou partie de ces biens soit au bénéfice des plus désavantagés.


La méthode par laquelle Rawls atteint cette conclusion constitue l’aspect le plus intéressant et le plus controversé de son ouvrage. Cette conception de la justice, affirme-t-il, serait choisie par les parties prenantes à un accord destiné à sélectionner les principes de justice. Rawls définit une situation hypothétique qu’il appelle “ la position originelle ”, dans laquelle les individus sont placés derrière un “ voile d’ignorance ” : ils ne connaissent ni leur identité, ni leurs talents, ni leur position dans la société, ni leurs goûts, ni leurs finalités dans la vie. Ils savent que certains “ biens premiers ” – la liberté, la richesse, le revenu et les bases du respect de soi ” – sont nécessaires pour mener une bonne vie. Dans les limites de ces contraintes, qui les empêchent d’agir de manière partiale pour favoriser leur propre situation particulière, on demande aux partenaires dans la position originelle de sélectionner les principes de justice par lesquels ils seraient gouvernés lors de leur retour dans le monde réel. Les parties peuvent choisir ces principes sur une liste qui inclut les grandes théories morales – intuitionnisme, utilitarisme, perfectionnisme, égoïsme – ainsi que la “ justice comme équité ”.


Rawls soutient que les parties choisiraient la “ justice comme équité ” de préférence à son grand rival, l’utilitarisme. Dans des conditions d’incertitude, illustrées par la position originelle, Rawls affirme que des décideurs rationnels adopteraient une stratégie de choix dénommée “ maximin ”. La stratégie du maximin consiste à classer les options en fonction de leurs pires résultats possibles, et à adopter l’option dont les pires résultats sont supérieurs aux pires résultats de toute autre option. Il s’agit là d’une règle de choix conservatrice ou pessimiste. La position originelle, selon Rawls, est décrite de sorte qu’il soit rationnel pour les parties d’adopter l’attitude conservatrice exprimée par cette règle. Ainsi, les parties choisissent des principes d’organisation de la société comme si leur place dans cette société devait être déterminée par leurs pires ennemis.


La controverse porte ici sur le choix du maximin comme stratégie de décision, puisqu’il existe une autre stratégie possible : celle qui consiste à maximiser l’utilité. attendue. Cette dernière stratégie nous demande de classer les options en fonction du gain probable. Elle n’est ni pessimiste ni optimiste ; c’est l’attitude du joueur rationnel. Des critiques, tel John Harsanyi, ont affirmé que c’était là la stratégie que les partenaires dans la position originelle devraient adopter. Rawls, cependant, préfère le maximin pour plusieurs raisons, dont la plus importante est que les autres stratégies peuvent conduire à des résultats intolérables. Par exemple, une stratégie autre que le maximin pourrait nous amener à choisir l’aristocratie comme modèle de société, ce qui pourrait signifier que, si le pire sort nous était réservé, nous serions des serfs, au plus bas échelon de la société. Rawls estime que nous devons éviter toute stratégie qui rendrait une telle éventualité possible, et encore plus une stratégie qui la rendrait probable.


La raison plus fondamentale pour laquelle Rawls est en faveur du maximin, c’est que cette stratégie est compatible avec son rejet de l’utilitarisme. Le problème de l’utilitarisme est qu’il n’exclut pas que la maximisation de l’utilité place certains individus dans une situation très mauvaise. Si l’esclavage maximisait l’utilité moyenne ou totale, l’utilitarisme, en principe, l’autoriserait. De fait, l’utilitarisme ne prend pas au sérieux la distinction entre les personnes. Rawls maintient que chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice – or, pense-t-il, cette inviolabilité n’est pas préservée par l’utilitarisme, ni par aucune éthique conséquentialiste.


La conception de la justice comme équité, en revanche, est une éthique déontologique qui admet le caractère distinctif des personnes et (en particulier grâce au principe de liberté) qui préserve leur inviolabilité. Des décideurs rationnels dans la position originelle choisiraient la justice comme équité de préférence à toute autre option, car c’est une conception de la justice qu’ils peuvent accepter de bonne foi, puisqu’elle n’engendrera aucune conséquence inacceptable. (Les accords qui font appel aux principes utilitaristes n’ont pas cet avantage ; en effet, l’utilitarisme peut nous demander de faire ou d’approuver des choses, comme l’esclavage, que nous serions psychologiquement incapables d’accepter puisque des contrats de ce type dépassent la capacité de la nature humaine.)


Les conclusions de Rawls pointent vers les institutions politiques qui sont caractéristiques des États-providence modernes. Si cette conclusion a été discutée par certaines objections, la majeure partie de la critique suscitée par le livre de Rawls porte toutefois sur la méthode. Une objection particulièrement importante est que la méthode contractualiste de Rawls ne choisit pas de façon impartiale parmi des conceptions morales concurrentes (telles que l’utilitarisme et la “ justice comme équité ”), puisque la situation initiale de choix, ou la position originelle, est conçue de manière à favoriser la conception de la justice que Rawls privilégie. Pourtant, Rawls estime que c’est là une chose tout à fait admissible. Son but, en imaginant le mécanisme de la position originelle, n’était pas de construire un cadre neutre de choix rationnel, mais de fixer des contraintes raisonnables au sein desquelles on puisse opérer une sélection rationnelle des principes. Les contraintes qui décrivent la position originelle reflètent les “ jugements bien pesés ” du moraliste ; et si les conclusions atteintes dans la position originelle sont en conflit avec d’autres jugements bien pesés, le théoricien est libre de modifier les contraintes jusqu’à atteindre un “ équilibre réfléchi ” entre la conception de la justice adoptée et les jugements moraux qu’elle implique. De fait, selon Rawls, la meilleure description qu’on puisse donner du sens de la justice chez une personne n’est pas celle qui correspond aux jugements qu’elle portait avant d’examiner toute conception de la justice, mais celle qui s’accorde avec ses jugements dans l’équilibre réfléchi. Cette conception est cohérente avec le fait que Raws attribue à la philosophie morale une nature socratique : nous modifions nos jugements bien pesés lorsque les principes qui les règlent sont mis en lumière. Ainsi comprise, la philosophie morale a pour tâche de systématiser nos jugements moraux.


Le contenu de la théorie de Rawls a fait l’objet d’autres critiques. L’une des premières objections libertariennes est venue de Robert Nozick qui, dans Anarchy, State and Utopia (1974), reprochait à Rawls le caractère anhistorique de sa théorie. Envisageant la justice comme une question de répartition des avantages et des charges, Rawls suppose que tous les biens – y compris la propriété et les talents humains – existent sans être possédés par les personnes auxquelles ils sont attachés dans le monde. Ce point de départ, affirme Nozick, est d’une nature anhistorique injustifiable, puisqu’il néglige les droits réels au profit des droits abstraits. De plus, il ne tient pas compte des revendications liées au mérite, qui sont centrales dans toute considération de justice. Nozick affirme aussi que la théorie rawlsienne de la justice, bien qu’affirmant la priorité de la liberté, permet effectivement l’ingérence dans la liberté individuelle pour maintenir un schéma particulier de répartition. Et, si elle critique l’utilitarisme, la théorie de Rawls ne respecte pas non plus la distinction entre les personnes puisqu’elle rejette la prémisse de la possession de soi-même.


Une critique quelque peu différente est formulée à partir d’une perspective communautarienne, surtout dans le livre de Michael Sandel, Liberalism and the Limits of Justice (1982). Ce courant critique reproche à la théorie de Rawls son individualisme, dans la mesure où celle-ci ne rend pas compte de l’importance que revêtent notre vie collective et le bien commun. L’objection, ici, est que l’éthique déontologique de Rawls représente une vaine tentative de fournir des fondements à une théorie morale d’inspiration kantienne. En fin de compte, toute philosophie morale acceptable doit reposer sur une compréhension substantielle du bien humain et non, comme celle de Rawls, sur un idéal de “ justice procédurale ”.


Les travaux récents


Dans ses écrits philosophiques récents, Rawls relève dans une certaine mesure les défis lancés par ces critiques. Dans Political Liberalism (1993), il abandonne toute prétention à l’universalisme et réinterprète sa théorie originale comme le reflet des traditions de l’État démocratique libéral moderne. La justice comme équité est présentée non comme un idéal moral compréhensif, mais comme une conception politique qui pourrait permettre d’obtenir un “ consensus par recoupement ” dans une société marquée par le désaccord moral, conférant ainsi un certain degré de stabilité et d’unité sociale à la société politique.


Pour comprendre l’orientation qu’adopte Rawls dans ce récent ouvrage, il importe de connaître les distances qu’il a prises auparavant par rapport aux idées initiales de la Théorie de la justice. La plus importante de ces prises de distance a été formulée par Rawls dans une conférence (“ Kantian constructivism in moral lectures ”, Dewey Lectures) de 1980, où il disait clairement que sa préoccupation majeure, en formulant une conception kantienne de la justice, était de se pencher sur “ une impasse dans notre histoire politique récente ”.Cette impasse est évidente dans les deux derniers siècles d’histoire américaine, où aucun accord n’a pu être trouvé sur la manière dont les institutions sociales de base doivent être organisées pour respecter la liberté et l’égalité des citoyens en tant que personnes morales. Le souci de Rawls n’est pas de trouver des principes de justice universels mais des principes appropriés à des sociétés modernes comme celle des États-Unis.


Ce rétrécissement du champ couvert par sa théorie est en relation importante avec la façon dont Rawls comprend le but de la philosophie politique. Le but de celle-ci, affirme-t-il, est de formuler et d’expliciter les notions et idées partagées qui sont latentes dans le sens commun ou, si le sens commun est incertain, de lui proposer certaines conceptions et certains principes qui sont en harmonie avec ses convictions les plus essentielles et avec ses traditions historiques. Cette conception entraîne une nouvelle interprétation du rôle que joue la position originelle dans la théorie morale de Rawls. La position originelle, suggère-t-il maintenant, représente non une manière d’évaluer la rationalité de théories morales (universelles) concurrentes, mais une manière de donner un cadre aux normes du “ raisonnable ” qui sont en vigueur dans une société démocratique moderne. Le choix rationnel des principes de justice dans la position originelle n’est donc pas un choix abstrait ; c’est un choix gouverné par les normes les plus profondes de la société quant à ce qui est “ raisonnable ”.


À la fin des années 1980, toutefois, Rawls a présenté son abandon de l’universalisme en des termes plus nets, en rejetant explicitement (adjectif “ kantien ”). Il envisage maintenant le problème principal que sa théorie tente de résoudre comme celui de la diversité morale et religieuse au sein de la société politique. Si les principes politiques doivent servir une société marquée par une telle diversité, toute adhésion à des valeurs substantielles telles que l’autonomie (kantienne) ou l’individualité (de Mill) réduirait la capacité de tels principes à réunir un consensus de soutien. Pour construire un consensus par recoupement en vue d’obtenir une unité sociale stable dans la société politique, il faudrait abandonner tout engagement vis-à-vis d’une théorie compréhensive. Les principes de justice devraient être défendus non parce qu’ils soutiennent certains idéaux moraux compréhensifs, mais parce qu’ils protègent un idéal politique plus englobant. Le but ultime de Rawls est de formuler un libéralisme politique – une conception du libéralisme dont le cœur soit une théorie de la justice qui soutient des institutions politiques tolérant une diversité d’idéaux moraux et religieux dans une société stable.


Ces distances prises par rapport à l’idéal initial continuent de susciter des réponses critiques, qui viennent s’ajouter à un volume déjà impressionnant de commentaires sur l’œuvre rawlsienne. Rawls lui-même continue de revoir et de raffiner sa philosophie morale, et tente de déterminer si ses principes moraux sont susceptibles d’une application plus large aux autres sociétés.


 


Chandran Kukathas