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Jean Scot Érigène

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Cet article provient du Dictionnaire des philosophes, sous la dir. de Denis Huisman, 2e édition revue et augmentée, Paris, PUF, 1993.


SCOT ÉRIGÈNE Jean, IXe siècle 


Philosophe irlandais, le seul philosophe “ de génie ” en Occident entre Boèce et Anselme de Cantorbéry. Jean Scot naquit en Irlande (Eriu-gena = Scottus) au cours des premières décennies du ixe siècle. Il fit carrière à la cour de Charles le Chauve, en enseignant les arts libéraux à l’école du palais.


En 851, à la demande des évêques de Reims et de Laon, il écrivait le De diuina praedestinatione contre la thèse de Godescalc selon laquelle il y aurait une double prédestination, celle des élus au repos éternel et celle des réprouvés à la mort. Jean Scot se chargeait de prouver, à l’aide de la dialectique, que cette thèse est logiquement et ontologiquement inconsistante. Il réduisait l’augustinisme de la prédestination par l’augustinisme de la simplicité divine qui implique l’identité, en Dieu, de l’être et du vouloir. Il commençait (chap. 1) par professer l’identité de la vraie philosophie et de la vraie religion. B. Hauréau voyait là un signe de libre pensée. En réalité, J. Scot ne faisait que citer saint Augustin, De vera religione, 5, 8. Son audace n’était pas là, mais dans la réduction qu’il opérait immédiatement de la philosophie à la dialectique et aux quatre voies nécessaires pour résoudre tout problème : diairetikè, oristikè, apodeiktikè, analytikè. Ce sont les dialektikai methodoi des commentateurs alexandrins d’Aristote.


Après cette première œuvre, qui n’eut pas l’heur de plaire aux théologiens, mais qui n’en manifeste pas moins déjà la vigueur de sa réflexion, J. Scot revint à ses occupations coutumières en rédigeant un commentaire du De nuptiis Philologiae et Mercurii de Martianus Capella. Vers 860, à la demande de Charles le Chauve, il se mit à traduire les œuvres du Pseudo-Denys l’Aréopagite, puis celles de Maxime le Confesseur et le traité de Grégoire de Nysse sur la création de l’homme (De imagine). Il doubla ainsi sa culture latine et son information doctrinale, principalement augustinienne, d’une connaissance approfondie, exceptionnelle à son époque, de la littérature patristique grecque. Sans avoir eu accès aux ouvres de la tradition platonicienne, sauf le Timée dans la traduction de Calcidius, il fut le premier à mettre en œuvre la “ loi des platonismes communicants ”, comme disait E. Gilson, en synthétisant de manière originale l’augustinisme et le dionysisme.


La nouvelle dynamique doctrinale, acquise à la fréquentation des Pères grecs, permettait à J. Scot d’écrire, vers 865, son chef-d’oeuvre, communément appelé De divisione naturae, mais dont le titre original est Periphyseon. La structure formelle en est régie par la division quadripartite : 1) Nature qui crée et n’est pas créée : Dieu comme principe de tout ce qui est et de tout ce qui n’est pas ; 2) Nature qui est créée et qui crée : causes primordiales de toutes choses, créées dans l’acte même de la génération du Verbe, mais non coessentielles à Dieu ; 3) Nature qui est créée et qui ne crée pas : les créatures invisibles (spirituelles) et visibles (matérielles) qui sont, suivant leurs rangs dans la hiérarchie de l’être, les diverses manifestations de Dieu (théophanies) ; 4) Nature qui ne crée pas et n’est pas créée : Dieu comme fin ultime, qui attire et ramène à lui la création tout entière. Mais en deçà de cette structure s’exerce le double mouvement fondamental de la procession (proodos, exitus) et de la conversion (épistrophè, reditus), que J. Scot hérite de la tradition néo-platonicienne par l’intermédiaire du Pseudo-Denys, et selon lequel s’opèrent la multiplication théophanique des êtres et leur réunification en Dieu. À ce double mouvement correspondent les deux termes que J. Scot retient désormais des “ méthodes dialectiques ” : la diairetikè (divisio, productio) et l’analytikè (resolutio, reductio), qui définissent et constituent la réalité dialectique de l’univers ; dialectique qui est ontogonique et théogonique, puisque Dieu comme principe (Nature 1) se crée lui-même dans les êtres créés qui le manifestent et puisque tout se réunifie en Dieu comme fin (Nature 4). Cette théophanie universelle n’autorise pourtant pas à parler de Dieu au sens propre (proprie), pas plus qu’elle ne favorise le panthéisme. Dieu en son essence demeure radicalement insaisissable et ineffable ; il réclame la célébration de la théologie négative, dans la tradition dionysienne et néo-platonicienne.


Mais il serait fallacieux de confiner la pensée érigénienne dans la philosophie au sens étroit qui l’oppose à la théologie. L’entreprise de J. Scot, comme celles d’Augustin et d’Anselme de Cantorbéry, est bien d’intelligence de la foi chrétienne ; il s’agit pour lui d’accomplir l’identité de la vraie religion et de la vraie philosophie, par l’application de la raison droite au donné de l’autorité vraie, entre lesquelles il ne saurait y avoir d’opposition, puisqu’elles découlent d’une source unique, la sagesse de Dieu. C’est en ce sens que l’œuvre de J. Scot est “ une exégèse philosophique de l’Écriture sainte ” (E. Gilson), spécialement des premiers chapitres de la Genèse (Hexaemeron ; semaine de la création). C’est pourquoi également aux notions de procession et de conversion sont étroitement liées celles du péché d’Adam et du salut dans le Christ.


Après le Periphyseon, J. Scot rédigea un commentaire de la Hiérarchie céleste du Pseudo-Denys, l’Homélie sur le prologue de l’Évangile de Jean, et le commentaire de cet Évangile, qui est inachevé, peut-être interrompu par la mort. On ne sait rien des dernières années de J. Scot.


Le Periphyseon exerça une importante influence sur la théologie jusqu’à la fin du xiie siècle ; mais les thèses “ panthéistes ” d’Amaury de Bène ou de ses disciples en amenèrent la condamnation par le Concile de Paris de 1210 et par le pape Honorius III en 1225, qui interdit de le lire sous peine d’excommunication. Les traductions et le commentaire des œuvres du Pseudo-Denys ont, en revanche, fait autorité durant tout le Moyen Âge. Au xixe siècle, la doctrine érigénienne fut particulièrement prisée par les idéalistes allemands. Actuellement les études érigéniennes sont en plein essor, comme en témoignent les trois colloques internationaux qui ont eu lieu en moins de dix ans.


 


l Les œuvres rassemblées dans le tome 122 de la Patrologie latine (PL), de J.-P. Migne ; il a été réédité par G. Madec dans “ Corpus Christianorum, Continuatio mediaeualis ”, vol. 50, 1978 ; Iohannis Scotti Annotationes in Marcianum, edited by Cora E. Lutz, Cambridge, Mass., 1939 ; Periphyseon (De Divisione naturae), PL, 122, 441-1022. Édition critique dans la collection “ Scriptores Latini Hiberniae ”, Dublin, par les soins de I. P. Sheldon-Williams, L. Bieler, J. J. O’Meara ; Commentaire de la “ Hiérarchie céleste ” du Pseudo-Denys, éd. J. Barbet, “ Corpus Christianorum, Continuatio mediaeualis ”, vol. 31, 1975 ; Homélie sur le Prologue de l’Évangile de Jean, éd. E. Jeauneau, “ Sources chrétiennes ”, vol. 151, 1969 ; Commentaire de l’Évangile de Jean, éd. E. Jeauneau, “ Sources chrétiennes ”, vol. 180, 1972.


 


® M. Cappuyns, Jean Scot Érigène, sa vie, son œuvre, sa pensée, Louvain, Paris, 1933 ; Bruxelles, 1964 ; R. Roques, Jean Scot Érigène, Dictionnaire de spiritualité, 8, 1973, col. 735-761 ; R. Roques, Libres sentiers vers l’érigénisme, Rome, 1975 ; The Mind of Eriugena, Papers of a Colloquium, Dublin, 14-18 July 1970 (Irish University Press, 1973) ; Jean Scot et l’histoire de la philosophie, Colloque international du cnrs, Laon, 7-12 juillet 1975 ; Paris, 1977 ; Eriugena, Studien zu seinen Quellen, Vorträge des III. Internationalen Eriugena-Colloquiums, Freiburg-im-Brisgau, 27-30 August 1979, Heidelberg, 1980. Cf. W. Beierwaltes, Die Wiederentdeckung des Eriugena im Deutschen Idealismus, Platonismus und Idealismus, Frankfurt-am-Main, 1972.


Coulven Madec