Jean Laplanche : Livres et Livres Numériques (Ebook) - Bibliographie | PUF  

Jean Laplanche

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Cet article provient du Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris, PUF, coll. “ Quadrige/Dicos poche ”, 2006.


LAPLANCHE Jean, 1924


Jean Laplanche aura marqué la psychanalyse par au moins trois apports majeurs : en élaborant une méthode rigoureuse pour la lecture critique de l’œuvre de Freud ; en dégageant le rôle central de la traduction dans l’exploration de la pensée freudienne et dans le processus de différenciation psychique, finalement, et surtout, en refondant sur des bases nouvelles, avec la “ théorie de la séduction généralisée ”, l’ensemble du domaine psychanalytique.


Normalien devenu médecin sur les conseils de Lacan, Laplanche, qui fut parmi ses premiers élèves, fut aussi un des premiers à s’en démarquer. Très tôt engagé, avec J.-B. Pontalis, dans la traduction des textes de Freud, puis dans le repérage des concepts psychanalytiques les plus importants (1967), Laplanche fait émerger des notions jusque-là méconnues. C’est le cas des “ fantasmes originaires ” (1964), dont il a, avec Pontalis, extrait une théorie précise du fantasme, cerné son rôle dans l’évolution de Freud et proposé une critique approfondie. C’est aussi le cas de l’ “ étayage ”, élaboré par Laplanche dans Vie et mort en psychanalyse (1970). Il y examine notamment le statut de la psychanalyse en regard de ce qui borde son champ : le vital, le biologique. La lecture de Freud par Laplanche, poursuivie dans ses Problématiques, illustre la méthode exposée dans “ Interpréter [avec] Freud ” (1968) et qui consiste à retourner sur l’œuvre de Freud la méthode freudienne. Repentirs, hésitations, impasses y sont traités comme effets de la chose inconsciente explorée. La théorie est ainsi contrainte de révéler, non, banalement, des erreurs où des idiosyncrasies de l’homme-Freud, mais les inévitables errements imposés par l’objet même de sa découverte.


Articulée à la prise en compte de la situation analytique, sa méthode de recherche conduira Laplanche à “ faire travailler ” la psychanalyse jusqu’aux fondements. Dénonçant chez Freud un “ fourvoiement biologisant ”, il critique la notion d’étayage qu’il avait contribué à exhumer et opère la réactualisation d’une découverte freudienne centrale, mais vite occultée : la théorie de la séduction. Il montre en quoi la théorisation de Freud, occultation comprise, reprend les étapes de la structuration psychique elle-même. À partir du renoncement à la théorie de la séduction en 1897, la chose inconsciente, d’abord pensée dans ses effets d’altérité, fut rapatriée par Freud dans la sphère subjective que Laplanche qualifie de “ ptolémaïque ” étant donné l’égocentrisme analogue au géocentrisme de Ptolémée. Ce rapatriement, c’est ce qui se passe chez le sujet lui-même : la source exogène du trouble sexuel, effet de l’inévitable séduction de l’infans par l’univers de l’adulte, est bientôt occultée par le refoulement originaire et reprise en première personne dans un mouvement de recentrement constitutif du moi. Avec la théorie de la séduction généralisée, Laplanche réintroduit le décentrement copernicien, tant chez le sujet qu’à l’intérieur du champ psychanalytique, lui aussi ptolémaïque, où, après Freud, les théorisations successives ont surtout apporté, comme autant d’épicycles, des hypothèses ad hoc sans réexamen de l’ensemble. Alors que la théorie de la séduction abandonnée par Freud se fondait sur des faits traumatiques relevant de la péripétie, la séduction généralisée de Laplanche reconnaît la primauté de l’autre au sein d’une “ situation anthropologique fondamentale ” où l’infans est confronté à l’énigme des messages de l’autre, “ compromis ” par le sexuel inconscient. La contamination par le sexuel refoulé du rapport adulte-enfant même le mieux adapté véhicule un excès, cause de séduction. Un processus de traduction est mis en branle par l’impact des messages séducteurs, mais il est destiné à ne réussir qu’en partie, du fait de l’impréparation de l’infans en manque de codes appropriés. Les restes non traduits, altérité désormais implantée chez l’infans, constituent les objets-sources de la pulsion, réalité psychique indéracinable dérivée non d’une réalité extérieure quelconque, mais de la réalité spécifiquement humaine du message.


Source et objet de ce refoulement originaire, le sexuel humain est rétif à toute intégration dans une séquence maturative. Du fait de la séduction, l’acquis arrive avant l’inné et lorsque la sexualité biologique surviendra à la puberté, la place sera déjà prise. C’est le sexuel inconscient qui contamine la sexualité innée et non celle-ci qui donnerait naissance, par on ne sait quelle distorsion, à celui-là. Il n’y a donc pas, chez l’humain, de sexualité “ naturelle ”, mais toujours inscrite dans un rapport à l’autre en tant qu’il “ me veut quelque chose ”. L’objet spécifique de la psychanalyse, ce n’est donc ni l’humain biologique ni l’humain en général, mais l’humain en tant qu’auto-symbolisant ou auto-traduisant du message de l’autre. La séduction généralisée reprend ainsi la démarche de la cure, conçue comme réouverture de la “ situation anthropologique fondamentale ” du fait que le processus d’ana-lyse opère une détraduction des formations moïques préalables, et rouvre le processus traductif-refoulant en vue d’une traduction-symbolisation plus englobante. Le transfert y est provoqué par l’analyste-gardien de sa propre énigme, opérant par là, inévitablement, une séduction, au sens généralisé du terme.


 


l Laplanche J. (1970) Vie et mort en psychanalyse, Paris, Flammarion, « Champs », 1989. — (1981-2006) Problématiques, vol. I à VII, Paris, puf, « Quadrige ». — (1987) Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, puf, « Quadrige », 1994. — La révolution copernicienne inachevée,Paris, PUF, « Quadrige », 2008. — (1993) La sexualité humaine – Biologisme et biologie, Les empêcheurs de penser en rond, 2000.— (2006) Sexual. La sexualité élargie au sens freudien. 2000-2006.  PUF, « Quadrige ». Laplanche J. & Pontalis J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, puf, 1967. — (1964) Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme, Hachette, « Textes du XXe Siècle », 1985.


 


Dominique Scarfone