Jean Beaufret : Livres et Livres Numériques (Ebook) - Bibliographie | PUF  

Jean Beaufret

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Cet article provient du Dictionnaire des philosophes, sous la dir. de Denis Huisman, 2e édition revue et augmentée, Paris, PUF, 1993.


BEAUFRET Jean, 1907-1982
Philosophe français, fils d’un couple d’instituteurs, Jean Beaufret a passé une enfance rurale au village des Mars, près d’Auzances (Creuse) où il est né le 2 mai 1907. De son profond attachement au pays creusois témoigne un texte de 1962, “ authentique poème en prose ” (G. Vannier) : Notre Creuse. Brillant élève du lycée de Montluçon jusqu’à son baccalauréat, il vient ensuite à Paris en khagne au lycée Louis-le-Grand où il noue des amitiés durables : M. Maysounave, R. Vaillant. La proximité du lycée Henri-IV lui permet d’aller parfois suivre en auditeur libre le cours d’Alain. Il entre rue d’Ulm en 1928, ayant passé un concours “ Lettres ” qui comporte à cette époque une épreuve de mathématiques (discipline pour laquelle il gardera un goût prononcé). Il s’engage dans des études de philosophie et voit en L. Brunschvicg son “ meilleur professeur ” ; il sympathise aussi avec J. Cavaillès. Le directeur de l’école aimerait l’orienter vers la sociologie. De novembre 1930 à mai 1931, il est à Berlin, première grande confrontation avec la langue et la culture allemandes qui compteront tant dans sa vie. Il est surtout marqué par l’ampleur de la crise économique “ dont le reste de l’Europe s’appliquait vertueusement à ignorer le tragique ”. C’est paradoxalement à Berlin qu’il découvre Cézanne. Il fait son service militaire dont il lui restera un ami pour la vie, avec le (futur) général Katz. Agrégé de philosophie en 1933, il commence à enseigner et son premier poste le ramène dans la Creuse, à Guéret. “ Je suis un pédagogue ” – le mot est de Hegel mais il aimera le reprendre à son compte. Pour ce jeune provincial, la rencontre d’un écrivain de la nrf, M. Jouhandeau, que lui présente son ami F. Lumbroso, est pleine d’enseignement ; elle cristallise quelque chose dans le goût qu’a toujours porté J. Beaufret à l’art d’écrire. Car ce grand lecteur (“ Quel lecteur rêver sinon vous ? ”, lui écrira un jour J. Lacan) ne limite nullement ses investigations au domaine philosophique. Tardant à mettre en chantier quelque “ thèse ”, J. Beaufret s’ouvre à tout ce qui se fait d’original en ce temps. Valéry, la psychanalyse, Breton, Eluard et, par le biais du surréalisme, le romantisme allemand... Par L. Pierre-Quint et R. Vailland il est en contact avec l’équipe du Grand jeu. La poésie l’aimante puissamment. Au lycée, il traite consciencieusement le programme mais il le traite à sa manière et bien souvent la lecture de Proust tient lieu de cours de psychologie. En ce “ philosophe d’origine ” (R. Char) mûrit une vocation d’écrivain.


Alors même qu’il enrichit sa brillante culture, c’est quand même la philosophie qui chemine en lui, seulement il est de ceux qui ne sont pas moins bouleversés par la Critique de la raison pure que par Le lys dans la vallée (“ C’est Samuel Beckett qui m’a fait lire Balzac ”). Bon germaniste, il passe naturellement de Fichte à Hegel et de Hegel à Marx dont on ne lui a guère parlé dans l’université qui l’a formé. Bon germaniste, le voilà donc déjà bon connaisseur de la philosophie allemande. Le marxisme l’attire, le Front populaire le passionne. Il lit Malraux et fait la connaissance de Merleau-Ponty au Centre d’Études sociales de l’ens. Il change de poste : après Guéret, Auxerre, après Auxerre, Alexandrie. Sous des dehors de dilettantisme assorti d’un humour légendaire, il y a, secrète, toute la patience de celui qui sait attendre. Dans l’immédiat, l’épreuve qui l’attend, c’est la guerre. Elle ne prend pas entièrement au dépourvu celui qui adhère depuis des années à la Ligue internationale contre l’antisémitisme et qui, depuis son séjour à Berlin, a sur la réalité allemande des idées plus précises que la plupart des Français. Fait prisonnier à la débâcle, il est conscient que ceux qui partent en Allemagne y resteront très longtemps. C’est pendant son transfert qu’il s’évade. Il reprend son enseignement à Grenoble (1940-1942) puis à Lyon (1942-1944) mais tout se tend brusquement dans sa vie car tout en exerçant son métier, c’est maintenant qu’il découvre Husserl puis Heidegger. En pleine guerre, il se met à déchiffrer Être et Temps en compagnie de J. Rovan, un de ses compagnons de résistance au “ Service Périclès ”. Un coup de chance lui évite d’être déporté à Dachau lors du démantèlement du réseau par la Gestapo en février 1944, peu de temps après la mort de L. Brunschvicg auquel il rend hommage dans la revue Confluences (numéro de mars-avril 1944). A l’heure de la Libération, il se retrouve titulaire de la Croix de guerre, de la Médaille de la Résistance et de celle des Évadés. Mais avec J. Beaufret le mot Libération prend vraiment plus d’un sens…


Ce qui frappe le plus Heidegger le jour où il voit J. Beaufret pour la première fois à Todtnauberg (10 septembre 1946), c’est l’impression de liberté (de possibilités à l’état libre) qu’il sent en lui. Il est sous le coup des articles que J. Beaufret vient de faire paraître “ à propos de l’existentialisme ” et dont il a déjà eu l’occasion de lui dire qu’il y voit “ un élan prodigieux ” indiquant clairement qu’ “ une révolution se prépare ” (lettre du 23 novembre 1945). De son côté, J. Beaufret a raconté qu’il n’était pas en présence de Heidegger depuis une heure qu’il se disait déjà : “ J’ai trouvé ! ” Et il se le disait en prenant sous la dictée de Heidegger la mise au point que celui-ci tint d’entrée de jeu à lui faire sur la différence entre la phénoménologie de la conscience (celle de Husserl) et la phénoménologie de l’être au monde (celle d’Être et Temps) afin d’éclairer dans sa radicale nouveauté la question de l’être posée en 1927.


L’homme que Heidegger (fameux pédagogue lui aussi) a en face de lui n’est pourtant pas un étudiant, il a trente-neuf ans : c’est un homme mûr. A la différence de Hannah Arendt ou de Patocka, J. Beaufret ne sera jamais l’élève de Heidegger qui l’a d’emblée invité au dialogue. Le chemin jusqu’à Être et Temps, J. Beaufret l’a fait seul et la percée que constituent les articles de Confluences est un coup de maître. Ils imposent à Heidegger cette évidence : “ Celui-ci m’a bien lu. ” L’originalité de J. Beaufret c’est, peut-on dire, d’être le premier lecteur de Heidegger au sens où Pascal est le premier lecteur de Descartes, le premier à avoir mesuré du regard tout ce que met enjeu et toute qu’a en elle d’irréversible la philosophie cartésienne. Voilà ce qui met J. Beaufret en mesure d’accompagner la pensée vivante du philosophe, de s’y associer pour l’influencer en puisant aux ressources de pensée que recèle une autre langue riche d’histoire : dialogue est confluence... Que Beaufret ait beaucoup appris auprès de Heidegger n’est pas en question : de Heidegger il a précisément appris à “ voir phénoménologiquement l’histoire de la philosophie ” (F. Fédier). Lorsqu’il écrit : “ Je revins d’Allemagne décidé à étudier sérieusement Heidegger ”, il convient de bien le comprendre : “ Étudier Heidegger ” ne fait jamais qu’un avec étudier la philosophie. Ainsi s’est-il voué avant tout à la méditation du Poème de Parménide ; c’est elle qui donne à son “ dialogue avec Heidegger ” son ouverture “ synoptique ” en sorte qu’il se déploie à travers des volumes qui peuvent s’intituler “ Philosophie grecque ” ou “ Philosophie moderne ” et font entrer dans ce dialogue les grands penseurs de la tradition (la minutieuse critique qu’il a fait des livres de Gilson ressortit également de cette perspective). Tout ceci pour dire que ce n’est pas Beaufret qui a “ introduit ” Heidegger en France, puisque ce sont R. Aron, H. Corbin et J.-P. Sartre qui l’avaient fait avant lui. Faire de Beaufret un spécialiste de Heidegger serait aussi incongru que ne voir en Baudelaire qu’un spécialiste de Delacroix. Heidegger ne s’y est, en tout cas, jamais trompé et lorsqu’il a publié sa conférence Temps et Être (1962), lui qui avait dédié Être et Temps à Husserl, il l’a offerte à Jean Beaufret.


Vingt ans plus tôt, il lui avait adressé la Lettre sur l’humanisme qui l’arracha à sa  discrétion coutumière. Revenu à Paris à la Libération, J. Beaufret, qui a en commun avec G. d’Occam (Venerabilis inceptor) de n’avoir jamais atteint le grade de docteur, enseigna en khagne au lycée Henri-IV (1949-1953) puis au lycée Condorcet (1955-1972), où ses cours furent pour une génération ce qu’avaient pu être, en d’autres temps, les mardis de Mallarmé. Dialogue avec Heidegger, son œuvre maîtresse qu’il mit trente ans à écrire, n’est pas une sténographie des entretiens qu’il avait avec Heidegger, mais un livre où l’on trouve, sous une forme aussi vivante qu’admirablement concentrée et décantée et dans une prose d’une qualité rare, tout ce dont on parle (Héraclite, Aristote, Descartes, Kant, Nietzsche…) quand on est avec Heidegger. Car la philosophie est essentiellement dialogue. Jean Beaufret est mort à Paris le 7 août 1982.


 


l Le poème de Parménide, puf, 1955 ; Hölderlin et Sophocle (introduction aux Remarques sur Œdipe et Antigone de Hölderlin), coll. “ 10/18 ”, 1965 ; Dialogue avec Heidegger, Éditions de Minuit, 4 vol., de 1973 à 1985 ; Douze questions posées à Jean Beaufret à propos de Heidegger par D. Le Buhan et E. de Rubercy, Aubier-Montaigne, 1983 ; L’entretien sous le marronnier, dans les Œuvres complètes de R. Char, Gallimard, 1983 ; Notes sur la philosophie en France au xixe siècle, Vrin, 1984 ; Entretiens avec F. de Towarnicki, puf, 1984 ; De l’existentialisme à Heidegger, Vrin, 1986 (suivi d’une bibliographie établie par G. Basset).


 


® L’endurance de la pensée, pour saluer Jean Beaufret, ouvrage collectif, Plon, 1968 ; J. Havet, Jean Beaufret, Annuaire de l’ENS, Ulm, 1983 ; J.-P. Guinle, Jean Beaufret, Nouvelle Revue française, avril 1983 ; F. de Towarnicki, A la rencontre de Heidegger, Gallimard, 1993.


Frédéric de Towarnicki.