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George Berkeley

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Cet article provient du Dictionnaire des philosophes, sous la dir. de Denis Huisman, 2e édition revue et augmentée, Paris, PUF, 1993.


BERKELEY George, 1685-1753 


Philosophe britannique d’origine irlandaise. Dès sa publication (1710), la philosophie de Berkeley a été l’objet d’une critique naïve et persistante : elle déniait à l’immatérialiste le droit de prendre intérêt au cours de la nature et de fréquenter ses “ semblables ”. Un précipice s’ouvre devant ses pas ? Que Berkeley n’ait garde de s’arrêter au bord ; ce serait reconnaître qu’un abîme réel est devant lui, admettre qu’il existe un monde extérieur, des choses, une matière. Telle est la situation paradoxale où nous met, à première vue, l’œuvre de Berkeley. D’un côté le philosophe est resté célèbre pour avoir tenté de montrer que la matière n’existait pas. D’un autre côté, loin de se recroqueviller dans une méditation solitaire, Berkeley fut un voyageur curieux, un missionnaire et un apologiste fervent, un médecin des âmes et des corps. Sa conduite n’est-elle pas une constante réfutation de sa philosophie ? Et chacun de ses actes ne fait-il pas de l’immatérialisme une vaste inconséquence ? À poser ces questions, on fait à Berkeley un bien mauvais procès depuis deux siècles : on tient pour acquis que la totalité de ses écrits et l’immatérialisme sont superposables. Il n’en est rien. Tous ses ouvrages furent des ouvrages de circonstance ; l’immatérialisme se trouve, en conséquence, dans la position d’un instrument, parmi d’autres, pour un objectif qui seul donne à la vie et à l’œuvre sa cohérence et son unité : par-delà des controverses et des luttes variées, il fallait à Berkeley montrer que “ Dieu n’est pas loin de chacun de nous ” et que la cohésion et l’harmonie du monde dépendent à chaque instant de la Providence divine.


Né dans le comté de Kilkenny, le 12 mars 1685, Berkeley appartenait, de par son père, à la petite noblesse anglo-irlandaise qui s’était implantée à l’est de l’Irlande après la Restauration. Les Anglo-Irlandais n’avaient pas cherché à conserver obstinément des liens avec leur pays d’origine ; au contraire, ils renforçaient parfois la résistance celtique et catholique à l’Angleterre. D’où peut-être ce mot de Berkeley dans son Cahier de noter : “ Nous autres Irlandais... ”, par lequel il met fermement à distance les modes intellectuelles qui régnaient en Angleterre et, sous une bannière “ nationale ”, défend une liberté de pensée individuelle.


En 1696, Berkeley entre au Collège de Kilkenny, un prestigieux établissement d’études secondaires, où Swift l’avait précédé, et où il se liera d’une amitié durable avec Thomas Prier. En 1700, c’est le Trinity College de Dublin qui l’accueille à son tour. P. Browne, alors Prevost du College et théologien de renom, avait introduit très tôt les œuvres de Locke dans l’illustre maison et en faisait le chef de file de la “ nouvelle philosophie ” instituée auparavant par Descartes. De son côté, l’archevêque de Dublin, William King, avait attiré l’attention sur P. Bayle par la controverse engagée avec celui-ci lors de la publication de son De Origine Mali que Bayle avait vigoureusement critiqué. Malebranche et Spinoza, accueillis avec réserves, n’étaient pas oubliés non plus ; on faisait grand cas à Dublin des “ variations ” ou transformations radicales qu’ils avaient opérées sur le cartésianisme. Dans cette ambiance, Berkeley passe brillamment et rapidement par tous les degrés du cursus universitaire et obtient le grade de maître ès arts en 1707. En cette occasion, il s’était consacré à des études ponctuelles de mathématiques – Of Infinites, Arithmetica, Miscellanea mathematica ; des études qui révèlent son intérêt pour les sciences les plus avancées (géométrie analytique et méthode des fluxions), mais un intérêt déjà fortement critique : les mathématiciens ergotent sur des riens, s’appliquent à fabriquer des nœuds au lieu de s’employer à les défaire et confondent l’utilité d’une procédure formelle avec la vérité.


Le Cahier de notes (Notebook B et A, 1705-1708), qui est comme le journal de bord du séjour au Trinity College, manifeste l’ampleur et la diversité des préoccupations de Berkeley. Chargé de cours de grec et d’hébreu, il avait auparavant mis en place une sorte de société secrète, dont les Cahiers indiquent le règlement. On devait y discuter régulièrement de la “ nouvelle philosophie ”, à l’abri du contrôle officiel. La “ nouvelle philosophie ” était-elle celle de Descartes, ou bien déjà l’immatérialisme ? J’étais méfiant dès l’âge de huit ans, écrit Berkeley dans son Cahier et, en conséquence, “ particulièrement attiré par ces nouvelles doctrines ”. Au-delà de cette curiosité pour les idées nouvelles, c’est peut-être déjà l’immatérialisme, dans sa première forme, qui est mis en discussion ; car Berkeley confiera à Percival avoir révisé l’immatérialisme à la suite de discussions amicales.


Les Cahiers portent la marque d’un intérêt tout particulier pour la vision et pour l’optique et, en 1709, Berkeley publie An Essay Towards a New Theory of Vision. L’ouvrage présentait la double originalité de critiquer l’optique géométrique au profit d’une phénoménologie de la vision, et de poser les bases d’une métaphysique originale. Métaphysique originale, car Berkeley y expose que les idées sensibles perçues par les cinq sens d’un être humain forment des séries totalement hétérogènes qu’on ne saurait réunir en un quelconque “ sens commun ”. L’unité du donné sensible chez Berkeley ferait ainsi plutôt penser à ce même ordre des idées et des autres modes qui se déploie à travers l’infinité des attributs de la Substance chez Spinoza. Mais Berkeley ne se veut pas spinoziste : chez lui, la Substance unique en laquelle nous vivons et nous sommes est un Dieu providentiel. Aussi l’ordre qui met en rapport les séries d’idées sensibles est-il sous-tendu par un modèle anthropomorphique : la nature est comme un langage dont les idées tactiles sont le signifié et dont les idées visuelles sont le signifiant privilégié. Et, en 1732, pour des raisons apologétiques évidentes, Berkeley transformera explicitement le langage de la nature en “ un langage que Dieu parle à nos yeux ”.


Cependant, le scepticisme induit par la théorie de la perception représentative, qui distinguait l’objet perçu comme idée, de l’objet réel, donnait à Berkeley des inquiétudes. L’Essai sur la vision montrait que, a parte subjecti, on pouvait se passer d’une unité occulte des idées sensibles dans un “ sens commun ” ; ne pouvait-on, a parte objecti, se passer d’une unité imaginaire des qualités sensibles dans une substance matérielle ? La réponse négative la plus nette à cette question sera donnée, en 1710, dans A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge que Berkeley publie à Dublin, après avoir pris une décision importante : tandis que son Cahier de notes prévoit la rédaction d’un traité en plusieurs parties, l’auteur publie la seule première partie en indiquant, dans une courte préface, qu’une seconde partie viendrait bientôt. Il semble que, en 1707-1708, Berkeley ait fait une double découverte qui l’induisit à hâter la publication des premiers éléments de son traité. Tout d’abord, il a vu qu’on pouvait aller au-delà d’une première hypothèse immatérialiste – déjà entrevue par S. Foucher et P. Bayle –, selon laquelle tout ce qu’on disait de la subjectivité des “ qualités secondes ” valait également pour les “ qualités premières ”. Ces dernières perdent tout privilège ontologique et gnoséologique, au point qu’il devient douteux qu’une quelconque matière puisse exister au-delà de nos idées. Pour aller au-delà de cette critique des qualités dites “ premières ”, Berkeley pose une question radicale : que veut dire le mot exister ? Est-ce parler de façon sensée que d’admettre des qualités qui existeraient sans être perçues ? Une définition nouvelle du mot existence – exister c’est être perçu ou percevoir ou vouloir c’est-à-dire agir –, permet non seulement de se passer d’une substance matérielle inaccessible, mais aussi de montrer que les discours savants entretenus sur cette substance sont dépourvus de sens. La seconde découverte faite en 1708 consiste à assigner une origine au succès des discours matérialistes/réalistes des savants. Désormais, selon Berkeley, c’est la croyance en l’existence d’idées générales abstraites qui entretient et fortifie constamment la tendance des hommes à parler de ce qu’ils n’ont jamais perçu et ne pourront jamais percevoir. L’Introduction des Principes telle qu’elle est publiée en 1710 prend ainsi une importance essentielle dans le corpus des œuvres : Berkeley y tentait de montrer ce que sont des termes pourvus de sens et comment, au juste, l’association d’un son et d’une “ idée ” pouvait tenir lieu de signification. Le nominalisme de l’Introduction tend à accentuer l’inévitable décalage entre la généralité des mots et la particularité des êtres ; en sorte que, en 1710, le langage demeure pour la pensée un vêtement aussi encombrant qu’il est indispensable.


Les Principes reçurent à Londres, Dublin et Paris, un accueil glacial ou ironique. Berkeley, disait-on, avait cherché à se faire valoir en cultivant le paradoxe ; pour rester cohérent avec lui-même, il aurait dû rester silencieux et ne pas se soucier d’un monde extérieur où des êtres semblables à lui seraient fermés à ses arguments. Sans se décourager pourtant, se sentant mal compris, Berkeley rédige une version pédagogiquement plus acceptable de l’immatérialisme et, en 1713, il va à Londres publier les Three Dialogues between Hylas and Philonous. Chef-d’œuvre littéraire, cet ouvrage prend en compte certaines objections que les Principes n’avaient pas prévues ou éludent, et cherche explicitement à mettre la philosophie en accord avec le “ sens commun ” (pris au sens d’opinion commune et/ou de lumière naturelle). Il faut reconnaître, en effet, qu’une fois mis à part les sarcasmes de ceux qui critiquent un ouvrage sans l’avoir lu, l’immatérialisme demeurait une doctrine extravagante. Si “ exister c’est être perçu ou percevoir ” , le monde des choses et des personnes n’est-il pas aussi bariolé et intermittent que l’est la diversité des individus et que l’exigent nos absences d’un lieu ou les intervalles de notre sommeil ? Comment les hommes peuvent-ils s’accorder sur l’existence d’une “ même chose ”, si celle-ci est une collection d’idées toute personnelle ? Comment être assuré que mon bureau et mes livres existent encore lorsque je ne suis plus dans mon cabinet de travail ? Comment admettre la genèse du monde six jours avant la création d’Adam, comme l’enseignent pourtant les Écritures ? Les Trois Dialogues, à la différence des Principes, tentent de résoudre ces difficultés en proposant une preuve inédite de l’existence de Dieu : tandis que les philosophes disent qu’il y a un Dieu et que, en conséquence, Il perçoit toutes choses, il faut dire que les choses sensibles existent réellement (c’est-à-dire ne sont pas produites au gré de l’imagination de chacun), donc elles sont nécessairement perçues par un Esprit infini (Works, II, p. 212). Non sans humour et non sans raison, B. Russel indique que, dans les Trois Dialogues, Berkeley institua l’existence d’un “ Dieu garde-meuble ” pour garantir une certaine permanence de l’expérience sensible. Cette tentative fut pourtant, pour Berkeley, un second échec.


Déçu sans aucun doute, il ne se laisse pourtant pas abattre au point de perdre de vue son objectif essentiel de défense de la foi. Dans trois sermons réunis sous le titre de Passive Obedience, Berkeley avait pris position, en 1712, dans les questions politiques qui secouaient alors son pays : une position, au reste, assez ambiguë pour que, en mettant l’accent sur l’obligation de non-résistance au pouvoir civil suprême, il s’allie les Tories ; mais aussi pour que, en évoquant le droit du citoyen à demander quel est le fondement qui autorise une autorité civile à se dire “ suprême ”, il dénonce la tyrannie et mette, cette fois, les Whigs de son côté. Ainsi Berkeley se fera-t-il des relations diverses chez les lettrés lors de son séjour à Londres (Swift, Addison, Steele, Pope entre autres). Il se voit confier la rédaction de plusieurs articles dans The Guardian en 1713 et y montre sa détermination à lutter contre la libre pensée, en même temps que la décision de passer désormais l’immatérialisme sous silence. Et, pour mieux mettre à distance les déboires de sa jeune carrière de philosophe, pour satisfaire aussi une curiosité (dont témoignait déjà – 1706 – la Description of the cave of Dunmore), Berkeley demande une décharge provisoire de ses obligations à Trinity College. Il fait alors deux voyages successifs en Italie, en 1714, puis en 1716-1721. On a souvent dit que, lors de son premier passage par Paris en 1713, Berkeley aurait rencontré Malebranche. Toutefois, la correspondance de Berkeley avec Percival, si elle laisse espérer une telle rencontre pour le 24 novembre (Works, VIII, 74), le jour même de la lettre, est ensuite totalement muette sur cette rencontre tant souhaitée par les historiens de la philosophie. Et comme la correspondance de Malebranche n’en donne pas non plus le moindre indice, nous sommes dans l’impossibilité de combler nos ignorances par des légendes.


Les voyages de Berkeley nous valent des feuillets désordonnés mais captivants sur l’Italie du Sud et manifestent un intérêt considérable pour la Renaissance italienne, pour la géologie et pour la médecine. Au point qu’on ne s’étonne guère que, ayant perdu le manuscrit de la seconde partie des Principes en Sicile, Berkeley n’ait eu cure, sur le moment, de le réécrire. Toujours curieux de s’informer des lieux où il se trouve et, autant qu’il se peut, de s’y intégrer, il rédige à Lyon, sur le chemin de son retour (1720) une dissertation latine De Motu, dont le sujet avait été proposé par l’Académie des Sciences de Paris. S’adressant à des lecteurs français avertis des “ extravagances ” de l’immatérialisme, Berkeley y critique ouvertement l’espace, le temps et le mouvement absolus de Newton, beaucoup plus que la substance matérielle des cartésiens. De retour à Dublin, il obtient, en 1724, la charge du diocèse de Derry, ce qui met un terme à ses fonctions universitaires : le cordon ombilical avec l’alma mater que constituait Trinity College est désormais coupé.


Au même moment, un héritage inattendu vient à point pour que Berkeley envisage de mettre à exécution un rêve missionnaire. Affligé par l’état des mœurs en Europe et par la dépravation que révéla, en particulier, la faillite de la Compagnie des Mers du Sud, il rêvait de partir pour le Nouveau Monde. Or voici que la maîtresse présumée de Swift, Esther VanHomrigh (Vanessa), pour se venger des déceptions amoureuses infligées par ce dernier, légua tous ses biens – et un certain nombre de dettes – à Berkeley. Les revenus du diocèse de Derry et cet héritage inopiné poussèrent celui-ci à transformer son rêve en un projet missionnaire précis. En 1725, il publie A proposal for the better Supplying of Churches in our Plantations and for Converting the Savage Americans to Christianity (by a college to be erected in the Isles of Bermudas). Selon Berkeley, les îles des Bermudes fournissaient un site idéal à l’édification d’un Collège dont il donne une description détaillée. La spiritualisation d’une Amérique coloniale, alors tout entière tournée vers le profit, devait associer les enfants des colons aux indigènes, et le collège serait en mesure de dépêcher des missionnaires avertis dans toutes les colonies, pour le plus grand bien de l’Église anglicane et de la Couronne. Avec ce projet, Berkeley attira l’attention du public beaucoup mieux que ne l’avait fait l’immatérialisme. Une ardeur généreuse lui valut un soutien financier privé non négligeable ; cependant, les efforts entrepris pour obtenir du gouvernement une subvention restaient d’une issue incertaine. Sans attendre l’argent évasivement promis par Walpole, Berkeley s’embarque en 1728, avec sa jeune épouse, pour le Nouveau Monde. Il venait en effet d’épouser Anne Forster, jeune femme cultivée qui soutiendra avec talent et énergie les entreprises de son époux : ce curieux voyage de noces en Amérique en est un premier témoignage.


Pour attendre la subvention officielle, Berkeley s’installe à Newport (Rhode Island). Il s’y construit une maison confortable où il reçoit des représentants de toutes les “ déviances ” religieuses. Parmi ses amis d’Amérique, on retiendra particulièrement Samuel Johnson, futur président de King’s College (Columbia University). Des conversations philosophiques avec S. Johnson nous restent quelques précieuses lettres qui montrent que Berkeley, une fois encore, fut amené à mettre en question la valeur de sa philosophie (Works, II, p. 271-294) : ce que j’ai écrit – confie-t-il à son correspondant – l’a été lorsque j’étais bien jeune et présente sans doute beaucoup de défauts ; mais je demeure convaincu que les notions que j’y avance sont justes, même s’il est difficile de les traduire dans le langage ; car le langage est essentiellement adapté à l’usage courant et aux préjugés reçus, et non pas aux spéculations philosophiques.


C’est, au fond, ce que reconnaîtra Berkeley dans l’ouvrage qu’il rédigea à Rhode Island, dans la tranquillité d’une relative solitude : Alciphron or the minute philosopher. Ce livre est une défense directe du langage ordinaire et de son adaptation à la confiance du commun des hommes en une Providence. Sept dialogues y mettent en présence des libres penseurs et des défenseurs de la foi. Les premiers critiquent des mots et notions tels que “ Dieu ” ou la “ grâce divine ”, selon une argumentation qui ressemble fort à celle qui, dans l’immatérialisme, tentait de venir à bout de la “ substance matérielle ”. Lorsque Berkeley regagne Londres en 1732, convaincu que l’argent promis pour son collège ne lui serait jamais versé, il publie anonymement l’Alciphron, assorti de l’Essai sur la vision. L’ensemble fit immédiatement grand bruit.


En 1732, en effet, Berkeley était devenu célèbre et les libres penseurs mis en scène dans son dernier ouvrage semblèrent aux théologiens beaucoup trop astucieux pour que le christianisme y soit à l’abri des attaques des “ petits philosophes ”. À Londres, où les polémiques le retiennent, Berkeley publie successivement une défense de sa théorie de la vision – The Theory of vision vindicated and explained –, The Analyst et A Defence of Free Thinking in Mathematics (1734-1735). Ces deux derniers opuscules constituent une intervention intéressante dans les prétentions de certains mathématiciens à posséder la “ reine des sciences ”. Comment y prétendre lorsqu’on possède la science des conclusions sans posséder la science des principes ? Ayant montré combien la validité logique de la méthode des “ erreurs compensées ”, mise en œuvre dans le calcul infinitésimal, était douteuse, Berkeley pouvait dire que les mystères religieux avaient, sur les “ mystères mathématiques ”, le privilège de tabler sur l’autorité de Dieu et non sur le prestige de quelque mortel (Newton ou le marquis de l’Hôpital).


Nommé évêque de Cloyne en 1734, Berkeley, après quelques tergiversations, rejoint son évêché qu’il ne quittera plus guère, se consacrant entièrement à l’éducation de ses enfants et aux devoirs de son ministère. La passion humanitaire qui l’avait entraîné à Rhode Island l’anime suffisamment pour que, en dépit de ses attaches officielles, il prenne parti en faveur de l’Irlande. Dans The Querist (1735), il interroge le pouvoir sur les conditions économiques et politiques qui faisaient alors de l’île un pays durement exploité par ses conquérants. La famine et les épidémies venant compléter les infortunes de l’Irlande, Berkeley entreprend d’y remédier personnellement, sans attendre de réponse aux interpellations du “ questionneur ”. Intéressé depuis longtemps par la médecine, convaincu comme beaucoup de savants à cette date que les maladies étaient des variations sur un désordre basiquement identique, Berkeley pensait qu’un remède qui atteindrait à ce désordre serait un remède universel, c’est-à-dire une panacée, sans qu’aucune nuance péjorative ne soit associée à ce dernier terme. On a souvent dit que Berkeley aurait ouï-dire en Amérique, ou même constaté de visu, que l’usage de l’eau de goudron dans la guérison de la petite vérole était étonnamment satisfaisant. En réalité, il est plus vraisemblable qu’il ait lu le rapport fait de cet ouvrage de l’eau de goudron en Caroline du Sud, tel qu’il avait été relaté avec emphase dans The Gentleman Magazine de 1739. La révélation d’un remède inconnu en Europe et la confiance de Berkeley en la simplicité du mode de vie de “ sauvages d’Amérique ” passablement imaginaires, soulevèrent à tout le moins chez lui un enthousiasme thérapeutique qui, de proche en proche, gagnera toute la Grande-Bretagne jusqu’à atteindre le Continent. En tant que remède universel, dès 1740, l’eau de goudron fit fureur en quelques années, avant de rejoindre la foule de ces remèdes dont le succès est aussi fugace qu’étendu. Il nous en reste du moins un livre – Siris (1744) – ou “ chaîne de réflexions concernant l’eau de goudron et autres sujets ”. Passant de conseils pratiques détaillés, sur le bon usage de l’eau de goudron, à une méditation de plus en plus ample sur l’échelle des êtres, coiffée d’un chapiteau mystique, la Siris est plus étrange pour nous qu’elle ne le fut pour les contemporains de l’auteur : ceux-ci subissaient autant que Berkeley le vitalisme d’une “ chimie ” pré-lavoisienne et connaissaient le prestige du néo-platonisme à Cambridge. En 1752, pour se reposer de combats divers et pour accompagner son fils à Christ Church, Berkeley s’embarque pour Oxford. C’est là qu’il mourra en janvier 1753, dans la douceur et le crépuscule d’une soirée familiale.


En tout ceci, la philosophie chez Berkeley n’a été qu’un épisode : l’immatérialisme publié en 1710-1713 fut une façon de faire l’école buissonnière dans la libre pensée. Les objections faites à l’immatérialisme et rendues canoniques par la publication de l’ouvrage de A. Baxter, An Inquiry into the Nature of the Human Soul, en 1733, la parution, à cette même date, d’un réquisitoire sévère de l’Alciphron par P. Browne dans Things divine, modifièrent très sensiblement l’attitude de Berkeley à l’endroit d’une critique du langage. “ Je préférerais, accordait-il déjà dans l’Alciphron, que ma femme et mes enfants prononcent journellement des mots dépourvus de sens, plutôt que de voir l’un d’eux se couper la gorge ou se jeter par la fenêtre. ” C’était, à ce qu’il semble, abandonner l’essentiel de l’argumentation dirigée contre la matière. Si pourtant Berkeley publie à nouveau les Principes et les Trois Dialogues en 1734, avec des modifications conceptuellement plus décisives qu’on ne l’a dit, c’est parce qu’il nourrit encore l’espoir qu’on puisse instituer le procès du langage savant en laissant intact le langage ordinaire. La possibilité même d’une telle entreprise reste posée et fait, encore aujourd’hui, l’intérêt de sa philosophie.


 


l Les œuvres maîtresses de Berkeley, auxquelles on adjoindra les cahiers de notes (1707-1708) apportant des informations majeures sur la genèse de sa pensée, sont les suivantes : An Essay towards a New Theory of Vision, 1709 ; A Treatise concerning the Principles of Human Knowledge, 1710 ; Passive Obedience, 1712;  Three Dialogues between Hylas and Philonous, 1713 ; Essays in the Guardian, 1713 ; De Motu, 1721 ; An Essay towards preventing the Ruin of Great Britain, 1721 ; Alciphron or the Minute Philosopher, 1732, 1734 ; The Theory of Vision or Visual Language showing the Immediate Presence and Providence of a Deity, Vindicated and Explained, 1733 ;  The Analyst or a Discourse addressed to an Infidel Mathematician, 1734 ; A Defence of Free Thinking in Mathematics, 1735 ; The Querist, 1735-1737 ; A Discourse addressed to Magistrates and Men in Authority, 1738 ; Siris : A Chain of Philosophical Reflexions and Inquiries concerning the Virtues of Tar-Water, and divers other Subjects (…) arising One from Another, 1744.

L’ensemble des écrits de Berkeley est recueilli dans les ouvrages suivants : The Works, éd. Fraser 4 vol., 1871 (2è ed., 1901) ; The Works of George Berkeley, Bishop of Cloyne, éd. Luce/Jessop, 9 vol., 1948-1957 (reprint, 1979); Berkeley’s Philosophical Works, including the works on vision, éd. M.R. Ayers, Oxford, 1975; Berkeley’s Manuscript Introduction., An Edition Diplomatica, éd. Bertil Belfrage, Oxford, 1987;  trad. des Oeuvres de Berkeley, direction Geneviève Brykman, Paris, P.U.F., 1985-1996, 4 vol.: I (Notes philosophiques, Essai sur la vision, Introduction manuscrite, Principes), II (Trois dialogues, De Motu, L’Analyste), III (Alciphron ou le Petit philosophe), IV (Le Questionneur, Siris) ; Opere filosofiche di George Berkeley, Silvia Parigi éd.), Turin, 1996 George Berkeley, Alcifrone ossia il Filosofo Minuzioso, éd. bilingue par Daniele Bertini, Bompiani, Milan, 2005 ; Berkeley’s Alciphron : English Text and Essays in Interpretation, Geneviève Brykman, Laurent Jaffro, Claire Schwartz (eds), Hildesheim, Georg Olms, 2008. 


Etudes consacrées à Berkeley :
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Brykman Geneviève, Berkeley, philosophie et apologétique, Paris, 1984;  Berkeley et le voile des mots, Paris, 1993; éd. des Oeuvres de Berkeley (4 vol.), Paris, 1985-1996; trad. avec R. Dégremont des Trois dialogues entre Hylas et Philonous, Paris, 1998; avec Laurent Jaffro et Claire Schwartz, édit. de l’Alciphron,  op. cit., Hildesheim, 2008.


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Geneviève Brykman

Geneviève Brykman est ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, agrégée de philosophie, docteur ès lettres, professeur émérite à l’université Paris X. Ses principales publications sont :


La Judéité de Spinoza, Paris, Vrin, 1972 ;
Berkeley : Philosophie et apologétique, Paris, Vrin, 2 vol., 1984 ;
– dir. de trad. des Œuvres de Berkeley, 4 vol., Paris, PUF, 1985-1996 ;
– cotrad. des Trois Dialogues entre Hylas et Philonous, Paris, GF Flammarion, 1998 ;
Locke : Idées, langage et connaissance, Paris, Ellipses, 2001 ;
– dir. de : La Philosophie comme médecine de l’âme, publications de Paris X, 2003 ;
– éd. avec L. Jaffro et Cl. Schwartz, de Berkeley’s Alciphron: English Test and Essays in Interpretation, Hildesheim, Georg Olms, 2008.
Invitée à de nombreux colloques concernant la philosophie britannique classique, Geneviève Brykman y apporta de multiples contributions.