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Gaston Bachelard

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Par Dominique Lecourt
Professeur de philosophie à l’Université Paris VII – Denis-Diderot, où il dirige le Centre Georges Canguilhem


 


Gaston Bachelard (1884-1962) reste la figure emblématique majeure de l’épistémologie française. J’ai avancé, il y a plus de trente ans, l’expression d’« épistémologie historique » pour désigner, à son propos, la particularité de cette tradition liant étroitement la philosophie et l’histoire des sciences.


 


Légende républicaine, né à Bar-sur-Aube, d’abord employé des postes, il finit sa carrière comme professeur de philosophie à la Sorbonne après avoir enseigné avec passion la physique et la chimie au lycée. Directeur de l’Institut d’Histoire des Sciences, il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1955.


 


Philosophe Janus consacrant autant de temps à scruter les images et les métaphores de textes littéraires qu’à interroger les textes scientifiques sur leur philosophie, il élabore parallèlement une théorie de l’imagination poétique et une « poétique de la rêverie » qui lui valent une renommée internationale. L’eau et les rêves (1942) et L’air et les songes (1943) sont ses ouvrages parmi les plus traduits. Une doctrine métaphysique unit les deux versants de son œuvre. D’ascendance schopenhauerienne, de tonalité anti-bergsonienne, elle prend la forme d’une méditation sur la discontinuité du temps et s’expose dans L’intuition de l’instant (1932) et La dialectique de la durée (1936).


 


Le nouvel esprit scientifique (1934) se présente comme une réflexion sur la nouveauté essentielle des sciences mathématiques et physiques du début du XXe siècle. Géométries non-euclidiennes, théories de la relativité, mécanique ondulatoire et mécanique quantique invitent à repenser les bases métaphysiques de la pensée scientifique. Cette réflexion s’inscrit dans une perspective historique, pédagogique et psychologique, car Bachelard veut penser les rapports qu’instituent les nouvelles doctrines avec les anciennes.


 


La philosophie du non (1940) présente des analyses portant sur l’évolution de notions fondamentales de la physique ou de la chimie. Philosophe qui entend rester à « l’école des savants », il reprend ses analyses sur de nouvelles bases dix ans plus tard en tenant compte des développements les plus récents des sciences et de l’approfondissement de sa réflexion dans Le rationalisme appliqué (1949), L’activité rationaliste de la physique contemporaine (1951) et Le matérialisme rationnel (1953).


 


La Formation de l’esprit scientifique (1938) explore la dimension psychologique et pédagogique des leçons que l’on peut tirer des nouveautés scientifiques. On en retient un ensemble de thèses groupées autour de l’idée de « rupture épistémologique ». Les sciences s’établissent en rupture avec la connaissance que paraissaient prolonger les doctrines classiques du XVIIe au XIXe siècle. De là, les célèbres lignes : « Quand on cherche les conditions psychologiques du progrès, on arrive bientôt à cette conviction que c’est en terme d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique ». Il n’existe donc pas de vérités premières, « il n’y a que des erreurs premières ». L’esprit, quand il arrive devant la science, n’est pas jeune, « il a l’âge de ses préjugés ». Et, dans la connaissance scientifique, « rien n’est donné, tout est construit ». Bachelard résume en cette sentence que « Le réel n’est jamais ce que nous pourrions croire ; il est toujours ce que nous aurions dû penser ».


 


À l’aide d’exemples attrayants, il fait l’inventaire de ces obstacles : expérience première, substantialisme, animisme… Tirant les leçons de son expérience de professeur de sciences physiques, il montre comment ces obstacles s’enracinent dans des « complexes » inconscients. Il forme le projet d’une « psychanalyse de la connaissance objective ». Toute connaissance scientifique étant le résultat d’une rectification, laquelle suppose une « problématisation » des évidences, il considère que l’essentiel de la pédagogie dans les sciences consiste à introduire les élèves au « sens du problème ». La première réalisation de ce projet sera La psychanalyse du feu (1938), dont cependant il ne se satisfera jamais.


 


Cette philosophie ne se résume toutefois pas à ce noyau thématique. Elle comporte une thèse s’exprimant dans le Nouvel esprit scientifique : « La science crée de la philosophie », puis de façon polémique et programmatique dans La philosophie du non : « Le philosophe croit que la philosophie des sciences peut se borner aux principes des sciences, aux thèmes généraux… ». Mais il est bien plus intéressant de « retracer la vie philosophique des notions » en étudiant « les notions philosophiques engagées dans l’évolution de la pensée scientifique ».


 


La philosophie des sciences apparaît ainsi comme interne aux sciences. Il revient aux philosophes de l’expliciter et de s’engager dans son mouvement, au risque de bousculer toutes les doctrines élaborées à propos de la connaissance (rationalisme, réalisme, positivisme, idéalisme…). Bachelard récuse ainsi les oppositions sur lesquelles ont tablé les théories modernes de la connaissance. À suivre la dialectique à l’œuvre dans le travail des physiciens, par exemple, on ne rencontre jamais en effet le supposé face à face d’un sujet et d’un objet, de l’abstrait ou du concret, de l’esprit et de la matière… L’objet n’est jamais qu’objectivation, le réel que réalisation et le sujet que subjectivation. Ce qui importe, c’est le mouvement.


 


Sa réflexion épistémologique s’applique aux questions débattues dans la « cité scientifique ». Sa philosophie est ouverte et doit se remanier avec le renouvellement de la pensée scientifique et de ses conditions. Cette philosophie ainsi engagée dans le mouvement des sciences est une vraie philosophie des sciences. En s’appliquant, le rationalisme se fait « régional », respectant la diversité des formes de la rationalité.


 


Aux interrogations sur le réel, sur le déterminisme, sur l’espace ou le temps, s’ajoutent celles que suscite la physique des grands instruments (Big science) et, prévoit-il en 1940, celles que susciteront les sciences biologiques dès lors que les philosophes voudront bien prendre en considération que la « causalité formelle, si méconnue, si légèrement rejetée par les réalistes, pourrait être étudiée dans un esprit philosophique nouveau ».


 


Avant-guerre, il soutenait contre les positivistes que si « l’esprit peut changer de métaphysique, il ne peut se passer de métaphysique ». Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il fait porter l’accent de ses analyses sur la production des phénomènes dans les laboratoires, sur la structure rationnelle de l’expérimentation et la transformation, dans la « cité scientifique », du rationalisme en co-rationalisme.


 


Cette conception demande aux philosophes d’acquérir une formation scientifique suffisante pour juger des notions philosophiques à l’œuvre dans la science en train de se faire. Elle affirme de surcroît « l’actualité de l’histoire des sciences », en tant que cette histoire offre un matériau indispensable pour dégager les ressorts philosophiques de la conceptualisation scientifique. Cette histoire a ceci de particulier qu’elle juge son passé et procède par récurrences. Et de ces jugements, l’esprit peut tirer quelque leçon de liberté.


 


On a souvent affirmé que les philosophes français des sciences ont « ignoré » les développements du positivisme logique. Ils ont en réalité refusé l’essentiel de la doctrine en connaissance de cause.


 


Le premier désaccord concerne le statut de la logique. Dans son opuscule Sur la logique et la théorie de la science (1942), Jean Cavaillès (1903-1944) s’en prend à ce qu’il appelle le « logicisme empiriste » de Rudolf Carnap (1891-1970) selon lequel « les mathématiques n’ont pas de contenu propre de connaissance ». Bachelard l’approuve et préface l’édition posthume en s’appuyant sur Edmund Husserl (1859-1938) et Ferdinand Gonseth (1890-1975). La logique ne saurait être à ses yeux que seconde par rapport au mouvement inventif des mathématiques lui-même engagé dans le développement des sciences physiques. Or, c’est un thème constant de Bachelard depuis l’Essai sur la connaissance approchée (1928) que les mathématiques ne sauraient être conçues comme un langage bien fait. Si l’on peut succomber à l’illusion que l’esprit scientifique « reste au fond le même à travers ses rectifications les plus profondes », c’est qu’« on n’estime pas à sa juste valeur le rôle des mathématiques dans la pensée scientifique… ». L’essence des mathématiques tenant dans leur puissance d’invention, elles apparaissent comme l’élément moteur du dynamisme de la pensée scientifique, mais ne sauraient être réduites au statut de simple langage exprimant des faits d’observation.


 


Deuxième désaccord : l’accent mis, non sur l’observation, mais sur l’expérimentation. Les observations du type « lectures d’index » que Carnap utilise pour défendre son physicalisme premier n’ont, pour Bachelard, aucune valeur scientifique. Cela dit, les objets qu’explorent les sciences physiques ne sont point des « choses ». Ils ne sont point naturels, mais artificiellement créés à des fins de connaissance. Et les instruments doivent être considérés, non comme des outils perfectionnés, mais comme des « théories matérialisées », dont le degré de précision doit être ajusté à l’objectif de la recherche.


 


L’énoncé : « La science crée de la philosophie » définit ainsi un type original de philosophie des sciences et se signale par son ambition de dégager la philosophie à l’œuvre dans la science en train de se faire, à la lumière de l’histoire dont elle doit assumer l’héritage. Retentissant dans l’ensemble de la culture et stimulant la dynamique intellectuelle de chacun, cette philosophie se veut, mieux que les existentialismes contemporains, école de liberté.