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Friedrich Hayek

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Cet article provient du Dictionnaire de la justice, sous la dir. de Loïc Cadiet, Paris, PUF, 2004.


HAYEK Friedrich, 1899-1992


La dénonciation du “ mirage de la justice sociale ” est le fil rouge de l’œuvre de Friedrich Hayek. Cette critique frappe par son radicalisme. Hayek ne s’en prend pas seulement à telle ou telle conception de ce que pourrait être une société juste ; c’est l’idée même de justice sociale, la pertinence du concept de “ société juste ” qu’il conteste. Affirmer que la société est juste ou injuste, c’est la considérer comme une personne à laquelle des actions (justes ou injustes) pourraient être imputées. Or, sauf à adopter une vision “ animiste ”, la société ne peut être considérée comme une personne. Elle est, de ce fait, “ incapable d’agir pour un but déterminé ” (Droit, législation, liberté 2, p. 77). Cet argument est déjà présent chez les classiques du libéralisme anglo-saxon qui développent une conception non intentionnaliste de la société. Mais Hayek l’inscrit dans un cadre qui lui confère une grande puissance : celui de la théorie des ordres spontanés, qui constitue le fondement de sa critique radicale des présupposés de l’idée de “ justice distributive ”.


L’ordre spontané


La position fondamentale de Hayek, tant en économie qu’en philosophie politique, est que la société humaine ne résulte pas d’un dessein, qu’elle n’est pas un ordre “ provoqué ”, mais un ordre “ spontané ” (DLL 1, p. 43). Cette notion d’ordre spontané, ou de système auto-organisé, est le centre de gravité de sa philosophie politique et sociale. La propriété distinctive des ordres spontanés est d’échapper à la dichotomie du naturel et de l’artificiel qui, depuis l’Antiquité, structure notre compréhension des choses (id., p. 23). Ils ne sont ni “ naturels ” (c’est-à-dire, en gros, réductibles à un schéma causal se maintenant à l’identique), ni “ artificiels ” (c’est-à-dire provoqués par des dispositions concertées). Ils partagent, avec les ordres naturels, la propriété consistant à ne pas être intentionnels : mais, comme les ordres artificiels, ils sont évolutifs, car ils s’adaptent aux transformations de leur environnement (id, p. 44-46 ; Présomption, p. 195-201). Ils surmontent donc l’opposition traditionnelle de la nature (physis) et de la convention (nomos). L’ordre spontané et son nomos occupent une position intermédiaire entre l’ordre naturel invariable (physis) et l’ordre conventionnel provoqué “ d’en haut ” (taxis) (DLL 1, p. 62-63). L’ordre spontané comporte deux propriétés principales.


Premièrement, il n’est pas intentionnel. Il faut proscrire toute notion de finalité de l’idée que nous avons de l’ordre social, car cela le ramène au modèle de l’ordre provoqué, qui convient tout au plus à une société rudimentaire. Dans le cas d’une “ grande société ”, on doit renoncer à la conception classique d’un “ bien commun ” faisant l’objet d’une définition et d’une réalisation orchestrées par un “ bon gouvernement ”. Les hommes n’ont nul besoin, pour vivre ensemble, de s’accorder sur des fins communes ; ils ont seulement besoin de disposer de moyens identifiables et légitimes (c’est-à-dire répondant à un certain nombre de critères) permettant à chacun de poursuivre ses fins propres (DLL 2, p. 4). Le seul véritable “ bien commun ” dont peuvent convenir des individus qui tous ont une information partielle sur le fonctionnement d’ensemble du système, c’est la préservation des conditions générales rendant ce fonctionnement possible, soit un ensemble de “ règles de juste conduite ” qui proscrivent les actes néfastes à la “ catallaxie ” (DLL 1, p. 50 sq.). Ces règles forment la matière du droit. En fin de compte, c’est l’idée classique de la politique que Hayek récuse. Celle-ci reposait sur la conviction de l’existence d’un bien commun, d’institutions destinées à sa poursuite, de pratiques concourant à sa réalisation. Tout cela disparaît avec la théorie de l’ordre spontané. S’il faut “ détrôner la politique ” (DLL 3, p. 178 sq.), c’est parce que le “ bien commun ” est pour ainsi dire dispersé, donc inaccessible à qui que ce soit.


Deuxièmement, un ordre spontané est imprévisible, et ce d’une manière constitutive, et non en raison de lacunes provisoires de notre savoir. Cela correspond à ce que la théorie des systèmes nomme complexité : ce qui résulte de l’interaction aléatoire des éléments d’un système n’est pas réductible à la somme de leurs propriétés. En d’autres termes, le tout n’est pas réductible à la somme de ses parties. Comme tout système “ autopoïétique ”, l’ordre social mobilise plus d’information que celle qui est théoriquement disponible en faisant la somme de l’information dont dispose chacun de ses éléments. Par suite, il est insensé de prétendre en prévoir l’évolution ou agir sur elle. Nous ne verrons jamais la “ main invisible ” : elle est et reste virtuelle, perceptible au seul niveau de ses effets, des performances du système. C’est précisément ce que n’accepte pas le “ rationalisme constructiviste ” qui domine la pensée moderne : surestimant les pouvoirs de la raison (DLL 1, p. 38), il n’admet pas que notre ignorance soit “ constitutive ” (DLL 2, p. 9). La “ présomption fatale ”, qui consiste à vouloir maîtriser rationnellement, voire planifier l’évolution sociale et culturelle, réside là tout entière, et avec elle l’erreur du “ socialisme ” sous toutes ses formes (Présomption, p. 38).


L’ordre social : le marché et le droit


Tous les ordres spontanés, des vivants rudimentaires aux automates complexes, présentent les deux caractères précités (non-intentionnalité, imprévisibilité). Les systèmes sociaux derniers ne se distinguent des précédents que par leur niveau élevé de complexité, dû notamment au fait que leurs éléments (les individus) disposent d’une conscience et d’une mémoire active. Quels sont les traits spécifiques de l’ordre social, étant entendu que l’on ne peut, sauf à retomber dans l’illusion cognitiviste, en avoir une connaissance exhaustive ? La “ société ouverte ” se constitue et évolue grâce à l’interaction aléatoire d’individus égoïstes (les seuls buts dont ils ont clairement conscience sont les leurs), dotés de mémoire et rationnels en un sens minimal, c’est-à-dire capables d’interpréter les signaux que leur adresse leur environnement (par exemple, les prix) et d’en inférer des schèmes d’action conformes à certains buts généraux, encore qu’ils soient égoïstes dans leur mise en œuvre. À vrai dire, Hayek n’accepte pas sans réserves le modèle de l’homo œconomicus ; l’individu social, selon lui, est un égoïste partiellement rationnel, d’autant que les phénomènes auxquels il est confronté offrent un degré élevé de complexité. Mais il ne trouve pas de ressources dans son seul pouvoir individuel de calcul rationnel : les traditions sont un auxiliaire qui lui permet de parer à son “ ignorance constitutive ” en contribuant à une “ mise en ordre de l’inconnu ” (Présomption, p. 105). Hayek réinterprète donc le motif de la main invisible : l’existence d’un ordre social ne suppose aucunement, de la part de ses acteurs, une conscience des buts supposés de la dynamique qui naît des interactions individuelles (DLL 1, p. 159). Mais toute interaction ne produit pas un ordre : il faut qu’elle soit soumise à un certain nombre de règles générales, abstraites et négatives dont l’observation seule permet la formation et l’évolution de l’ordre en question. L’équipement instinctuel des humains n’assurant pas de lui-même l’observance de ces normes abstraites (elles contreviennent bien plutôt à certains de nos “ instincts ” de caractère “ tribal ”), il revient au droit et à la morale de fournir et de stabiliser de telles règles. En adoptant le terme nomos pour désigner l’ensemble de ces règles, Hayek entend rompre avec la représentation dominante du droit (à laquelle le positivisme juridique a offert un corps doctrinal), pour en revenir à une conception plus ancienne et plus vraie : “ le droit est plus ancien que la législation ”, car il correspond à “ la formation spontanée de règles de conduite indépendantes d’objectifs déterminés, capables de produire un ordre spontané ” (DLL 1, p. 87 et 99). Ces règles sont abstraites, en ce sens qu’elles ne déterminent que le cadre général des actions légitimes, et négatives, c’est-à-dire restrictives plutôt que prescriptives ; elles ne tendent donc pas à la réalisation d’objectifs jugés souhaitables, mais seulement à écarter les obstacles au fonctionnement spontané de l’ordre social. Hayek souscrit donc à la vision du droit qui est celle du libéralisme politique. Le droit consiste en un petit nombre de règles traditionnelles, abstraites et négatives qui permettent d’établir une frontière entre le mien et le tien ; il se borne, par conséquent, à “ identifier des frontières ” ou à “ tracer des principes de démarcation ” (DLL 1, p. 130). Le droit n’a pas vocation à définir un ordre substantiel ou matériel ; il visé seulement à garantir “ la régularité d’un processus ” (DLL 1, p. 138). Mais si “ les règles sont un artifice pour parer à notre ignorance constitutive ” (DLL 2, p. 9), comment les sociétés humaines parviennent-elles à découvrir les normes dont l’observance est requise par la constitution et par le maintien en vie de l’ordre social ? Selon Hayek, c’est la tradition qui permet ce processus d’apprentissage. Fondée au départ sur l’imitation de comportements réussis ou efficaces, elle permet de comprendre, mieux qu’un naturalisme de l’instinct ou que le constructivisme rationaliste, la progressive reconnaissance de ces nécessaires régulations normatives. Les traditions expliquent donc comment les groupes humains ont pu reconnaître, puis formaliser les règles dont l’observance leur permet d’être et d’évoluer (Présomption, p. 33). La tradition, comprise comme transmission de modèles de comportements “ efficaces ”, est donc le creuset des “ règles de juste conduite ”(du droit, du nomos) que suppose la dynamique de l’ordre social, du marché.


Conséquences sociales et politiques


La théorie de l’ordre spontané, en particulier celle de l’ordre “ catallactique ” du marché, comporte trois conséquences principales dans le domaine de la philosophie sociale et politique.


1 / Hayek récuse toute idée de régulation concertée du marché. En effet, une intervention engendre nécessairement un désordre plus grand que celui auquel elle entend remédier. A l’encontre des préjugés “ socialistes ”, Hayek soutient que le marché et, avec lui, la société libre ne peuvent exister que si, quelque injustes qu’apparaissent aux acteurs sociaux les effets de leurs interactions, l’ordre spontané qui en émerge est à l’abri de toute immixtion visant à en améliorer le fonctionnement en produisant des résultats déterminés ; les “ règles abstraites ” qui encadrent le marché visent seulement à prévenir certaines classes d’actions néfastes à l’ordre global (DLL 2, p. 154). Une intervention concertée ( “ planifiée ” ) dans un ordre spontané comme le marché ne peut que multiplier les anticipations déçues. L’analyse de Hayek est en quelque sorte symétrique de la thèse marxienne de l’anarchie de la production capitaliste : pour lui, l’anarchie du marché est précisément ce qui en fait un ordre dynamique (Présomption, p. 107-108), alors que l’intervention d’un “ archonte ” transformerait la société ouverte en société close. Réduction illusoire de la complexité, l’intervention planifiée dans la catallaxie sociale (le “ socialisme ”) induirait un retour à une société de type tribal ; au contraire, le “ système évident et simple de la liberté naturelle ” (Adam Smith) est le corollaire de la “ grande société ”, parce qu’il garantit sa complexité systémique.


2 / Hayek récuse sans restriction ce qu’il nomme le “ mirage de la justice sociale ”, à savoir le projet d’une redistribution concertée du produit social au bénéfice de ceux que l’on estime défavorisés. Il ne conteste pas le fait que la société de marché est loin d’être également favorable à tous, que “ dans un ordre spontané, des déceptions imméritées ne peuvent pas ne pas se produire ” (DLL 2, p. 154). Mais c’est une erreur théorique et pratique que de prétendre corriger l’inégale allocation des ressources par le marché ; cela revient, en effet, à supposer que la distribution “ mauvaise ” a un responsable, alors qu’elle est aléatoire. Il n’est d’ailleurs pas exact que la déception de certaines attentes soit l’indice d’un mauvais fonctionnement du système économico-social. En effet, “ la répétition courante de revers immérités affectant tel groupe est une partie intégrante du mécanisme orienteur du marché ” (DLL 2, p. 113) et contribue donc au bien-être général. En effet, l’allocation des ressources fonctionne comme un système de signaux que les acteurs décodent (avec un bonheur variable) pour orienter leurs actions futures ; ainsi, la “ réussite ” de certains, pour aléatoire et chanceuse qu’elle soit, sera pour tous une indication de ce que certains comportements sont sanctionnés favorablement par le marché. Par conséquent, toute interrogation sur la justice ou l’injustice de l’ordre social est sans objet, car le marché n’est pas un sujet dont on pourrait évaluer les actes, et nocive, car elle obscurcit la connaissance que nous pouvons avoir de son fonctionnement complexe. L’ordre social n’est ni juste ni injuste ; il est, tout simplement.


3 / Comme l’ordre social est le produit d’une dynamique spontanée, l’État n’a d’autre utilité que d’écarter ce qui pourrait affecter les propriétés systémiques de cet ordre. Son unique tâche est donc de garantir, avec les moyens qui sont les siens, le respect de ces “ trois grandes valeurs négatives ” que sont “ la paix, la liberté et la justice ” (DLL 3, p. 155). Pour l’essentiel, ses missions se bornent donc à celles du “ veilleur de nuit ” du libéralisme classique. Pourtant, le propos de Hayek comporte certains aspects singuliers. Ainsi, il n’hésite pas à conférer à l’État des pouvoirs de crise “ lorsque la rébellion ou la violence anarchique éclate ” (DLL 3, p. 147). Sa critique de la démocratie parlementaire moderne (DLL 3, p. 1 sq. ; La constitution de la liberté, passim) présente d’ailleurs des affinités évidentes avec celle de Carl Schmitt. Si, comme le prétend ce dernier, la démocratie tend vers “ l’État total ”, on comprend qu’il importe, d’un point de vue libéral, de “ protéger la démocratie contre elle-même ” (DLL 3, p. 180) en posant des bornes constitutionnelles et juridictionnelles à la tendance invincible qu’a le législateur à étendre le champ de ses compétences. Mais là où Schmitt considère que le rêve libéral d’un monde sans politique est irréalisable, Hayek estime au contraire que l’utopie d’un monde sans politique sera progressivement réalisée par le marché, si du moins on renonce à l’entraver par une “ quête de justice ” infondée.


 


l The Counter-Revolution of Science, Glencoe, Free Press, 1952 (trad. partielle, Scientisme et sciences sociales, rééd. Paris, Agora, 1986). — La Constitution de la liberté, Paris, Litec, 1994. — Droit, législation et liberté, Paris, puf, 1980-1983, t. 1 : Règles et ordre [cité DLL 1] ; t. 2 : Le mirage de la justice sociale (cité DLL 2) ; t. 3 : L’ordre politique d’un peuple libre [cité DLL 3]. — La présomption fatale, Paris, puf, 1989 (cité Présomption). — Studies in Philosophy, Politics and Economics, Chicago, Univ. of Chicago Press, 1967. — New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1978. — Die Anmassung von Wissen, Tübingen, Mohr/Siebeck, 1996.


 


u Dupuy J.-P., Le Sacrifice et l’envie, Paris, Calmann-Lévy, 1992. — Mises L. von, L’Action humaine. Traité d’économie, Paris, puf, 1985. — Nozick R., Anarchie, État et Utopie, Paris, puf, 1988. — Polanyi M., La Logique de la liberté, Paris, puf, 1989.


Jean-François Kervégan