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François Simiand

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Cet article provient du Dictionnaire de la pensée sociologique, sous la dir. de M. Borlandi, R. Boudon, M. Cherkaoui et B. Valade, Paris, PUF, coll. “ Quadrige/Dicos poche ”, 2005.


SIMIAND François, 1873-1935


Normalien issu d’un milieu modeste (père instituteur), agrégé de philosophie repéré par Bergson, Simiand fait partie de l’équipe réunie par É. Durkheim lors de la formation de L’Année sociologique (1897). Sa thèse de droit (1904) est consacrée à l’étude des salaires dans l’industrie minière, mais il n’enseigne pas avant 1910 à l’École pratique des hautes études (ephe) en étant cantonné à des postes de bibliothécaire dans les ministères (du Commerce, puis du Travail). Pendant la guerre, il est chef de cabinet d’A. Thomas, sous-secrétaire d’État à l’artillerie et aux munitions, qu’il a connu auparavant au travers de ses multiples activités dans les organisations et les revues socialistes. Il retourne à l’enseignement à partir de 1919, en tant que professeur d’organisation du travail, puis d’économie au Conservatoire des arts et métiers (cnam) et en tant que directeur d’étude à l’ephe ; il est finalement nommé au Collège de France (chaire d’histoire du travail) en 1934. Outre ses activités d’enseignant et un engagement militant socialiste, Simiand assume de nombreuses responsabilités dans le domaine de la statistique (il est membre de la Société de statistique de Paris depuis 1907, il la préside en 1921 et participe à de nombreux congrès internationaux en ce domaine), de l’organisation du travail (il travaille à plusieurs reprises dans le cadre du Bureau international du travail) et de l’économie politique (il est membre du comité de rédaction de la Revue d’économie politique). Il laisse une œuvre abondante sur la méthode des sciences sociales, la théorie du salaire, des cycles et de la monnaie.


Dans le cadre de l’équipe durkheimienne, aidé par M. Bourgin et M. Halbwachs, Simiand s’occupe de la section consacrée à la “ Sociologie économique ”. Il y déploie ses talents de polémiste au fil de longs comptes rendus critiques de l’économie traditionnelle dont le défaut majeur est, selon lui, d’ignorer les exigences de la science expérimentale au profit d’une démarche a priori et déductive. Cela justifie d’un côté le rejet de notions comme l’homo œconomicus et l’équilibre en économie (Simiand, 1912) et, d’un autre côté, le rejet des trois “ idoles ” (la politique, l’individu, la chronologie de l’histoire) (Simiand, 1906), qui entravent le développement d’une science sociale expérimentale.


Les travaux de Simiand sur le salaire (1907, 1932 a) sont exemplaires de sa méthode qui est comme une application des préceptes méthodologiques établis par Durkheim : après avoir défini les concepts adéquats, Simiand fournit un énorme travail de collecte, d’examen critique et de mise en séries des données statistiques disponibles. Il élabore ensuite une théorie de l’action conflictuelle entre groupes sociaux de manière à expliquer les évolutions que donnent à voir les statistiques. Cette théorie repose sur l’idée que l’action intéressée prend quatre formes (dans l’ordre décroissant : diminuer l’effort, accroître le gain, maintenir l’effort, maintenir le gain) pour les deux groupes en opposition (patrons/ouvriers) sur le montant de leurs revenus nominaux (profits/salaires) et de leur effort (organisation et mécanisation/productivité). L’impulsion initiale provient des variations des prix – elles-mêmes expliquées par les variations exogènes des quantités de monnaie – qui amènent les agents à adopter différentes modalités d’action intéressée. La résolution des conflits repose sur l’idée que le groupe mettant enjeu l’action de rang le plus élevé obtient satisfaction sur l’autre. Simiand montre alors comment s’enchaînent les actions et réactions entre les prix, la productivité, la production et les revenus.


Dans la première moitié du xxe s., les économistes étaient particulièrement occupés par l’étude des cycles ; la logique de la recherche de Simiand l’amène à considérer cette question à partir d’une étude statistique des variations séculaires des prix en France depuis le xvie s. (Simiand, 1932 b). Là encore, à un travail statistique considérable, il associe une interprétation actionniste : si les mouvements de prix (hausse en phase A, baisse en phase B) ont pour origine le rythme d’accroissement des quantités de monnaie, les comportements des agents en sont la cause essentielle dans la mesure où les variations des disponibilités monétaires les entraînent à envisager le futur selon des perspectives favorables (anticipations de la croissance, de l’enrichissement) ou défavorables. Ces représentations de l’activité économique sont alors les motifs d’action (investissement/thésaurisation) qui favorisent ou dépriment l’activité réelle de l’économie. Au cnam comme au Collège de France, Simiand (1930-1931, 1934 b) prolonge ces études en considérant le cas des États-Unis et d’autres pays européens pour trouver une explication de la grande dépression de 1929 ; il applique alors son interprétation actionniste aux comportements sur le marché boursier. En outre, l’examen de la situation américaine et des nouvelles formes d’organisation du travail (taylorisme et fordisme) lui suggère une interprétation du capitalisme contemporain qui, à l’instar de l’école de la régulation, met l’accent sur l’unité que forment diverses institutions nouvelles comme la création d’un marché à l’échelle du continent, l’émergence des trusts, les hauts salaires, l’intervention de l’État, le protectionnisme et l’accroissement de productivité et de la consommation.


Dans ses différents travaux, Simiand accorde beaucoup d’importance à la monnaie. Celle-ci n’est pas un instrument facilitant les échanges en permettant d’éviter le problème de la double satisfaction des besoins dans le troc, comme le suggère l’approche utilitaire. Simiand (1943 a) souligne la dimension sociale de la monnaie qui réside dans des phénomènes de conscience collective comme la croyance, l’attente ou même la foi. L’attaque en règle de la vision utilitaire appliquée à la monnaie rencontre un point central de l’approche actionniste de Simiand. La monnaie est une institution sociale dans laquelle sont cristallisées les représentations des agents quant au fonctionnement de l’économie. Ces représentations sont au point de départ des comportements effectifs des agents en matière d’usage de cette monnaie et d’actions économiques. Cela entraîne Simiand à une thèse forte, mais controversée, sur la capacité des économies modernes à organiser le déséquilibre (au travers de la gestion de la monnaie) de manière à orienter les représentations et les comportements subséquents vers une production accrue de richesses.


Les idées de Simiand n’ont pas eu un impact considérable en France (et encore moins à l’étranger), en raison de son isolement vis-à-vis de l’Université, de son intransigeance méthodologique, de son opposition à la théorie économique reçue, et de sa démarche considérée comme très lourde en matière de travail statistique ; aussi a-t-il eu une moindre influence qu’un autre tenant de l’économie positive (A. Aftalion). Néanmoins, les idées de Simiand font partie du mouvement autour duquel s’organise la sociologie économique au début du xxe s. (Gislain et Steiner, 1995), dont la vigueur présente tranche avec l’atonie qui a prévalu entre 1930 et 1970. L’apport de Simiand est notable, avec sa théorie de l’action conflictuelle appliquée à la formation du salaire et des cycles ; cet apport est toujours d’actualité lorsqu’il s’agit des représentations et du rôle de ces dernières pour expliquer les comportements des agents soumis à des variations de leur environnement. Son approche de la monnaie comme support des représentations est toujours une source d’inspiration pour la sociologie économique contemporaine. Finalement, il faut sans doute souligner que les positions méthodologiques de Simiand, pour abruptes qu’elles soient parfois, n’en sont pas moins significatives d’un débat récurrent chez les économistes qui sont nombreux à s’inquiéter du développement d’une formalisation qui tourne à la virtuosité technique ; elles sont aussi la marque de la vivacité de la tradition quantitative en économie politique, tradition qui associe l’économie à une approche statistique, historique et sociologique ainsi que Simiand avait été amené à le faire.


 


l (1906), “ La causalité en histoire ”, in F. Simiand, Méthode historique et Sciences sociales, Amsterdam, Éditions des archives contemporaines, 1987 ; Le Salaire des ouvriers des mines de charbon en France, Paris, Cornély, 1907 ; La Méthode positive en sciences économiques, Paris, Alcan, 1912 ; Cours d’économie politique, Paris, Domat-Montchrestien, 1930-1931 ; Le Salaire, l’évolution sociale et la monnaie, Paris, Alcan, 1932 a ; Recherches anciennes et nouvelles sur le mouvement général des prix du xvie au xixe siècle, Paris, Domat-Montchrestien, 1932 b ; “ La monnaie, réalité sociale ”, Annales sociologiques, 1934 a, série D, 1, 1-86 ; Inflation et stabilisation alternées. Le développement économique des États-Unis, Paris, Domat-Montchrestien, 1934 b.


 


u Frobert L., Le Travail de François Simiand, Paris, Economica, 2000. – Gillard L., Rosier M. (éd.), François Simiand, (1873-1934) : sociologie-histoire-économie, Amsterdam, Édition des archives contemporaines, 1996. — Gislain J.-J., Steiner P., La Sociologie économique 1890-1920, Paris, puf, 1995. – Steiner P., “ Les transformations de l’économie américaine : de Simiand à l’École de la régulation ”, L’Année de la régulation, 2002, 5, 147-170.


Philippe Steiner