Fernand Braudel : Livres et Livres Numériques (Ebook) - Bibliographie | PUF  

Fernand Braudel

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Cet article provient du Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris, PUF, coll. “ Quadrige/Dicos poche ”, 2006.


BRAUDEL Fernand, 1902-1985


Fernand Braudel fut le représentant dominant de la seconde génération de la tradition des Annales, tradition fondée sur la recherche de l’ “ histoire totale ”. Braudel y développa quatre grands thèmes : l’économie-monde, la longue durée, l’interscience, une distinction marquée entre le marché et le capitalisme.


L’économie-monde


Braudel ne voulait pas utiliser le terme standard des économistes, économie mondiale, parce qu’il pensait analyser non l’économie du monde mais une économie qui est un monde, une structure qui peut ne couvrir qu’une partie de la terre (ce qui était d’ailleurs normal jusqu’à tout récemment). C’est une telle économie-monde qu’il prétendait analyser dans son premier grand œuvre, La Méditerranée ([1949] 1999). Ce fut une transformation profonde de l’unité d’analyse historiographique qui permettait de montrer combien la vie quotidienne des peuples ainsi que les pratiques politiques et culturelles dépendaient de l’évolution lente de leur économie-monde en tant que telle.


La longue durée


Il organisa l’analyse de la Méditerranée selon trois temporalités sociales de durées différentes : la courte ou événementielle, la moyenne ou conjoncturelle, et la longue ou structurelle. Il voulut montrer à quel point l’histoire du xvie siècle s’interpénètre avec et s’explique par les deux autres temporalités. Dans un article ultérieur, “ L’histoire et la longue durée ”, il théorisa son concept de durées. Braudel soutint que l’historiographie traditionnelle ne s’intéressait qu’à la courte durée de l’événementiel, alors que, dans les autres sciences humaines, on ne parlait que de “ la très longue durée ” – temps dont il disait que “ s’il existe [il] doit être le temps des sages ”.


Pour Braudel, les durées cruciales sont le conjoncturel et surtout le structurel de la longue durée. La longue durée est bien sûr longue, mais point éternelle ; elle évolue, bien que très lentement. Elle crée les cadres qui contraignent l’action. Les conjonctures de moyenne durée sont des processus cycliques au sein des structures et non des cycles trans-historiques. Identifier dans quelle phase d’une conjoncture les événements se passent permet à l’analyste de comprendre à la fois ce qui les expliquent et ce qu’ils signifient.


S’il n’y pas de durées éternelles, il existe bel et bien les événements. Dans une boutade célèbre, Braudel disait cependant : “ Les événements sont poussière. ” Il y a deux sens de poussière. La poussière se disperse facilement et rapidement, et donc a peu d’importance. Mais la poussière peut aussi entrer dans les yeux et rendre difficile une vision des choses. Pour Braudel, les événements furent la poussière dans les deux sens.


L’interscience


Il s’ensuit de ce rejet simultané de la très longue durée (les concepts nomothétiques) et de l’événementiel (les concepts idiographiques) que l’analyste doit être à la fois et à tout moment historique et systémique – ce que Braudel appela l’interscience. Braudel essaya d’en créer les conditions institutionnelles. Il tenta sans résultat de créer une Faculté des Sciences Sociales à la Sorbonne. Comme président de la VIe section de l’École pratique des hautes études, il chercha ensuite y faire entrer ceux parmi les historiens, anthropologues, sociologues, et économistes qui étaient vraiment prêts à travailler ensemble au sein d’une interscience. C’était aussi l’idée centrale dans la création de la Maison des sciences de l’homme, dont il fut le premier administrateur.


Le marché et le capitalisme


De toutes ses idées novatrices, peut-être la plus radicale était celle lancée dans son deuxième grand œuvre, Civilisation matérielle, économie et capitalisme ([1979] 1997). Alors que La Méditerranée s’organisait autour de trois temporalités, la Civilisation matérielle s’organisa autour de la métaphore d’une maison à trois étages : le rez-de-chaussée avec les structures du quotidien, le premier étage où se trouve le marché, et l’étage supérieur où se loge le capitalisme. La vie quotidienne comprend tout ce qui est matériel (nos aliments, nos vêtements, nos habitations) ainsi que toutes les pratiques culturelles (nos systèmes de parenté, nos religions, nos recréations). Le marché est là où nous poursuivons nos échanges, petits et grands, qui nous permettent de maximiser les consommations de la vie quotidienne. Le marché est une réalité persistante, naturelle, qu’il est impossible de supprimer.


Si le marché est naturel, le capitalisme est par contre une création historique, et doit être vu comme le contre-marché. Les capitalistes obtiennent leurs bénéfices en luttant contre le marché, en créant les monopoles, en faisant fi des nécessités de la vie quotidienne. C’est une conception du capitalisme à l’inverse du concept traditionnel, à la fois de Adam Smith et de Karl Marx.


Braudel poursuivit l’étude de ces quatre thèmes, qui forment un tout cohérent, à travers ses écrits (traduits en plus de vingt langues) et ses constructions institutionnelles (en France et au-delà de France), parmi les historiens et au-delà parmi tous les pratiquants des sciences de l’homme. À la fin de sa vie, sa réputation était mondiale et il exerçait une influence importante dans le monde des idées. Il est devenu le modèle de l’interscience. Son importance intellectuelle se manifeste dans l’ubiquité de ses concepts clefs, surtout ceux de l’économie-monde et la longue durée. Il existe plus de résistance à l’interscience et à la vision du capitalisme comme le contre-marché – deux idées bouleversantes qui requièrent encore du temps avant de prendre racine.


 


l Méditerranée et le Monde Méditerranéen à l’époque de Philippe II (1949), Paris, Flammarion “ Champs ”, 1999. — Écrits sur l’Histoire (1969), Paris, Flammarion, “ Champs ”, 1993. — Civilisation matérielle, économie et capitalisme, xve-xviiie siècle (1979), Paris, A. Colin, 1997. — La Dynamique du Capitalisme (1985), Paris, Flammarion, “ Champs ”, 1988. — L’Identité de la France. Espace et Histoire (1986), Paris, Flammarion, “ Champs ”, 1999.


 


u Aguirre Rojas C.-A., Fernand Braudel et les sciences humaines (1996), trad. S. Johansonn et F. Minaudier, Paris, L’Harmattan, 2004.


Immanuel Wallerstein