Arthur Schopenhauer : Livres et Livres Numériques (Ebook) - Bibliographie | PUF  

Arthur Schopenhauer

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        Par Clément Rosset


 


Schopenhauer est un philosophe insolite par excellence, apparu, sans qu’on sût d’où il venait, tel ce « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur » dont parle Mallarmé, au moment où l’idéalisme allemand battait son plein. On dirait un voyageur disposant d’une machine à naviguer dans le temps et l’espace et qui aurait choisi, pour y faire halte, le pire endroit et le pire moment. Non seulement son œuvre est étrangère à la philosophie allemande de son temps (qui l’a naturellement ignorée) ; elle l’est aussi de la philosophie allemande dans son ensemble. Il est étranger à la mystique qui l’a précédée, de Maître Eckhart à Angelus Silesius, comme il l’est de toutes les composantes de la métaphysique allemande passée, contemporaine ou future, disons de Wolff à Heidegger. Incompris d’elle, Schopenhauer ne la comprend pas davantage et se contente, lorsqu’il lui arrive d’y faire allusion, d’un rituel chapelet d’injures, cocasse certes, mais hors de propos. Exact contemporain de Schelling et de Hegel, qui ont fait (chacun à sa manière) du devenir et de l’Histoire la clef de voûte de leur pensée, Schopenhauer est dépourvu de tout sens historique : un chapitre du Monde comme volonté et comme représentation (chap. XXXVIII des Suppléments) conteste même le bien-fondé de la notions d’Histoire et décrit celle-ci comme une hallucination dont la fonction est de dissimuler le caractère répétitif du monde.


 


Pour Schopenhauer, tout est, rien ne devient ; même la mort est une sorte d’illusion, de non-événement (chap. XLI des Suppléments). D’ailleurs, tout ce qu’on considère superficiellement comme événement est non-événement : simplement une occasion de réaffirmer ce qui est la réalité sempiternelle du monde, que Schopenhauer appelle le « vouloir-vivre ». L’amour est un de ces principaux pseudo-événements, qui apparaît comme l’affaire non seulement la plus importante mais encore la plus individuelle et la plus intime — le « jardin secret » — ; alors qu’il n’est qu’un trompe l’œil destiné à abuser de l’individu et lui faire prendre pour une affaire privée ce qui est l’affaire publique entre toutes : la réaffirmation incessante du vouloir-vivre de l’espèce.


 


Ces considérations cruelles et désabusées ont beaucoup fait pour la gloire posthume de Schopenhauer ; elles ont influencé beaucoup d’autre modernes, tel Georges Bataille qui, dans sa conception de l’érotisme, s’en inspire directement — sans en avoir apparemment conscience. Précurseur, Schopenhauer l’est aussi de l’existentialisme et de son concept de « facticité » de l’existence, qui n’est qu’un délayage de la conception schopenhauerienne d’un monde absurde car dénué de fondement comme de finalité. Il va sans dire que l’inintérêt de Schopenhauer pour l’Histoire entraîne nécessairement une dépréciation de l’action, qui au fond ne change rien et n’« agit » pas, au sens classique du terme, puisqu’elle se contente de répéter — et non proprement d’accomplir — les gestes prévus de toute éternité par le vouloir-vivre. En sorte qu’il n’est à chercher de force et de vertu humaines que dans le domaine de la contemplation. Je me borne ici à mentionner ces quelques « valeurs » battues en brèche par ce qu’on a appelé le « pessimisme » de Schopenhauer. En réalité, toutes les valeurs sont broyées par le bulldozer schopenhauerien, avant de l’être par le bulldozer nietzschéen dont je me dis quelquefois qu’il est comme une seconde couche venue assurer la solidité et l’étanchéité de la première.


 


Une autre singularité de Schopenhauer est la clarté et la lisibilité de son écriture (qualité peu fréquente, on le sait, chez les philosophes, notamment les philosophes allemands, mais aussi récemment chez nombre de philosophes français). Dès la rédaction du Monde comme volonté et comme représentation, et plus manifestement dans celle des Parerga et paralipomena, écrits sous forme d’aphorismes dont l’incision est parfois plus puissante, Schopenhauer fait preuve d’une volonté de clarté de pensée au moyen d’un style qui le rend plus proche des moralistes français, tels Montaigne ou La Rouchefoucauld, que des jargons philosophiques qui cachent, selon Schopenhauer, tant la vacuité de la pensée que la résolution d’ensorceler un public peu averti avec des mots ronflants. On peut même dire que cette volonté de clarté constitue le plus grand intérêt de Schopenhauer, d’où le souci de forger ce que Nietzsche appellera plus tard le « grand style ».


 


Dans Le monde comme volonté et comme représentation, dont le tout premier livre reformule et illustre un peu laborieusement les thèses déjà exposées dans son premier ouvrage, De la quadruple racine du principe de raison suffisante, le véritable enchantement philosophique commence. D’abord avec l’exposé de la théorie de la volonté, puis de son esthétique de la contemplation libératrice des souffrances occasionnées par la réalité dont la volonté est l’essence, enfin avec l’exposé du renoncement total au vouloir-vivre. Les Parerga et paralipomena, récemment édités pour la toute première fois en français dans sa totalité (Coda, 2007), bien que des « notes aux marges de l’œuvre », comme Schopenhauer lui-même les présente, constituent non seulement un important complément pour la compréhension de celle-ci — éclaircissements sur sa théorie esthétique et musicale, notes sur la religion et les croyances, aphorismes sur la sagesse, sans oublier le fameux Essai sur les femmes qui fit scandale —, mais aussi le moment de son écriture où elle se déploie avec la plus grande liberté.


 


C’est à partir de la publication tardive des Parerga et paralipomena que s’étend en Europe la première célébrité de Schopenhauer — un volume des Aphorismes sur la sagesse de la vie était souvent présente dans les boudoirs des femmes françaises. Nietzsche aussi, on le sait, adoptera très tôt ce style qui consiste moins à persuader le lecteur qu’à mettre son sang dans le texte et rendre indissociable la pensée de sa propre personne. D’ailleurs, Nietzsche attribuait à Schopenhauer le Selbsdenken (« penser par soi-même »), dont il estimait qu’il était la première qualité d’un penseur.


 


Clément Rosset


 


 


Suggestions bibliographiques


 


Philonenko, A., Schopenhauer. Une philosophie de la tragédie, Paris, Vrin, 1989.


 


Rosset, C., Écrits sur Schopenhauer, Paris, PUF, 2001.


 


Safranski, R., Schopenhauer et les années folles de la philosophie, Paris, PUF, 1990.


 


Schopenhauer, A., Le monde comme volonté et comme représentation, Paris, PUF, « Quadrige », 2004.


 


Schopenhauer, A., Parerga et paralipomena, Coda, 2007.