Amartya Sen : Livres et Livres Numériques (Ebook) - Bibliographie | PUF  

Amartya Sen

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Cet article provient du Dictionnaire des sciences humaines, sous la dir. de Sylvie Mesure et Patrick Savidan, Paris, PUF, coll. “ Quadrige/Dicos poche ”, 2006.


SEN Amartya Kumar, 1933


Amartya Sen, économiste et philosophe indien, est né le 3 novembre 1933 sur le campus de l’Université Visva-Bharati, dans la ville de Santiniketan (“ le havre de paix ”, à 150 km de Calcutta). Sa formation est en apparence typique de la future élite de l’Inde souveraine (son père, sa mère et sa grand-mère furent universitaires), de Calcutta (au Presidency College, où il obtiendra l’équivalent d’une licence en 1953) à Cambridge (au Trinity College, dont il sera fait docteur en 1959). Elle est plus profondément marquée par deux expériences morales, traversées dans l’enfance, qui éclairent a posteriori le sens de son engagement intellectuel. En 1943, le jeune Sen est le témoin à distance de la famine qui ravagera pendant près de deux ans le Bengale, au cours de laquelle 3 millions de personnes perdront la vie alors même que les réserves alimentaires ne manqueront à aucun moment à certaines classes de la population. C’est pour conjurer cette fatalité sociale qu’il construira sa théorie des famines, articulée autour de l’idée que le contrôle démocratique des gouvernements en est le meilleur antidote, parce qu’il augmente “ l’habilitation ” sociale des citoyens qui pourraient mourir de faim à survivre. Plus généralement, l’idée que les “ phénomènes ” et les “ lois naturelles ” de l’économie sont surdéterminés par les choix moraux et/ou politiques – et les structures sociales qui en procèdent – imprégnera tous ses travaux. En 1947, il assiste directement aux violences civiles qui président à la partition religieuse des Indes. Son père recueille alors sous ses yeux Kader Mia, journalier musulman agonisant venu imprudemment dans un quartier majoritairement hindou chercher du travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Poignardé en raison de son appartenance religieuse, l’ouvrier mourra peu après de ses blessures. Sa disparition inspirera à Sen, de son propre aveu, le fondement de sa théorie des capacités : le risque individuel pris inconsidérément par Kader Mia, et finalement payé de sa vie, résulte avant tout de l’impossibilité pour lui de travailler en sécurité dans un contexte social dégradé du fait de l’instabilité politique. Sen demeurera hanté par cette double réflexion : l’idéologie identitaire est un tombeau et non un sacre pour la liberté individuelle ; la privation de liberté dans un espace social (notamment celui du travail) ne se limite pas à ses frontières et peut remettre en cause jusqu’au droit à la vie.


Sen, qui, parvenu en Angleterre, entame sans grande conviction une thèse sur “ le choix des techniques ” sous la direction de Joan Robinson, détermine au début des années 1950, dans un Cambridge secoué par la violence des affrontements entre économistes keynésiens, marxistes et néo-classiques – dont il se désintéressera presque totalement – l’axe central de son programme de recherche. Il se passionne pour l’œuvre maîtresse de Kenneth Arrow parue en 1951, Social Choice and Individual Values, renfermant le premier exposé du “ théorème d’impossibilité ” du choix social. Arrow y démontre qu’il n’existe pas de solution autre que la dictature (l’imposition à tous des préférences d’un seul) au problème de l’agrégation logique des préférences de plusieurs individus, c’est-à-dire du choix collectif sous contrainte démocratique. L’ensemble des travaux post-doctoraux de Sen, sur les inégalités ou le développement, peuvent se lire comme autant d’assauts de sa volonté tenace de surmonter le fatalisme politique d’Arrow. En particulier, à partir de Collective Choice and Social Welfare ([1970] 1995), Sen s’efforcera de montrer que le “ théorème d’impossibilité ” ne tient que sous l’hypothèse néo-classique de l’impossibilité de la comparaison interpersonnelle des préférences. Comment réduire la distance formelle entre l’expression des intérêts et des jugements d’un individu et ceux d’un autre pour permettre leur comparaison, puis leur agrégation ? La clé de ce casse-tête démocratique est à chercher selon Sen dans l’élargissement de la “ base informationnelle ” éthique, c’est-à-dire dans la prise en considération d’éléments autres que leur seule utilité pour évaluer leur situation au regard d’un critère de liberté ou de justice. Le concept d’utilité, pivot de la philosophie classique, puis de la théorie néo-classique, reposant lui-même sur des catégories mentales subjectives telles que le plaisir ou le bonheur, apparaît ainsi à Sen naturellement insuffisant pour fonder une théorie de la justice sociale autre qu’abstraite. C’est que, en visant la maximisation du total des satisfactions individuelles (“ le plus grand bonheur du plus grand nombre ” dira Bentham), l’utilitarisme se condamne à ignorer les enjeux de la justice distributive. Alors que John Rawls avance en 1971 le concept de “ bien premier ” pour tenter de les re-saisir, il lui opposera en 1979 celui de “ capacité ”. À ses yeux, les inégalités entre les individus ne se mesurent pas à l’aune de l’inéquitable distribution de ressources mises à la leur disposition, mais à celle de l’injuste répartition des capacités de chacun de les convertir en libertés réelles. Autrement dit, l’équité formelle ne suffit pas : toute théorie de la justice est sommée par Sen de dévoiler le critère d’égalité qu’elle compte mettre en œuvre, en répondant à la question “ Égalité de quoi ?” (1979, in [1987] 2001). Les enjeux du développement économique, et notamment celui de la mesure de la pauvreté, auxquels il consacre ses premiers travaux dès 1972, acquièrent, après ce réexamen radical, une dimension nouvelle. Le développement devient “ le processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus ”, la pauvreté une “ privation de capacités ”, tous deux ne pouvant s’appréhender par une évaluation absolue du dénuement monétaire ([1999] 2005). C’est dans cette perspective que Sen contribuera à l’élaboration des “ indices de développement humain ”, publiés à partir de 1990 par les Nations Unies pour mieux rendre compte des inégalités internationales. Pédagogue précoce et ardent, Sen sillonne depuis un demi-siècle le monde pour mettre ses idées en débat devant d’innombrables étudiants, aux États-Unis (Harvard, mit, Stanford, Berkeley, Cornell), en Angleterre (Oxford, lse) et en Inde (Calcutta, Delhi). Pour ses “ contributions à l’économie du bien-être ”, il se verra décerné en 1998 le prix Nobel, après le grand poète et écrivain Rabindranath Tagore, lauréat en 1913, fondateur de l’Université Visva-Bharati sur le campus de laquelle il naquit.


Les travaux d’Amartya Sen constituent une charnière, au sein des sciences sociales contemporaines, entre la régénération de la philosophie politique par la formalisation des problèmes éthiques après Rawls et le renouveau de la théorie économique par l’école behavioriste à la fin des années 1970, qui se libère, à l’inverse, du carcan formel de la rationalité inconditionnelle de l’individu pour entamer un lent retour aux questionnements moraux du premier Adam Smith. Par ses silences sur la nature des institutions susceptibles, dans l’ordre social, d’accueillir ses reformulations théoriques, Sen demeure, à ce croisement, plus proche de l’économie comme “ science morale ” que de l’économie comme science politique.


 


l Collective choice and social wefare (1970), Elsevier Science, 1995. — Éthique et économie (1987), trad. S. Marnat, Paris, puf “ Quadrige ”, 2001. — L’Économie est une science morale (1999), Paris, La Découverte, 2003. — Repenser l’inégalité (1992), trad. P. Chemla, Paris, Seuil, 2000. — Un Nouveau Modèle économique - Développement, justice, liberté (1999), trad. M. Bessières, Paris, Odile Jacob, 2005.


Éloi Laurent