Tribune d'auteur
Un article de Puf.
Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire-Terrorisme et révolution par les textes
Ouvrage écrit par Alain Bauer et
François-Bernard Huyghe
Avant-propos
Terrorisme, terrorismes ?
Quiconque a, une fois, fait un cours ou une conférence traitant de terrorisme sait qu’il faut s’attendre à quatre questions récurrentes, qu’il ne saurait écarter :
1) Pourquoi n’avez vous pas traité du terrorisme d’État, bien plus sanguinaire ?
2) Le terroriste des uns n’est-il pas le combattant de la liberté des autres ?
L’utilisation du terme “ terroriste ” n’est-elle pas un prétexte pour criminaliser le mouvement social, la dissidence intellectuelle ou la résistance à l’oppression, donc pour manipuler l’opinion ?
Pour notre livre, cette question pourrait devenir :
Pourquoi le terrorisme “ de gauche ” et maintenant ? Quels fantasmes voulez-vous réveiller ?
Pourquoi parler de terrorisme puisque personne n’a réussi à se mettre d’accord sur sa définition ?
Il n’existe certainement pas un terrorisme “ en soi ” comme idée platonicienne, mais des actes que la loi d’un pays et d’un moment qualifie comme tels. Et les quatre objections méritent, au seuil de cet ouvrage, une ébauche de réponse dont la démonstration viendra au fil des pages.
À la première objection, la réponse figure dans le chapitre sur les origines historiques : si, initialement, terrorisme signifiait action sanglante destinée à paralyser de crainte la population (ou une de ses fractions) soumise à un souverain ou un État, le sens s’est inversé au fil du temps. Pour le Larousse : “ Terrorisme : n. m. Ensemble d’actes de violence commis par une organisation pour créer un climat d’insécurité ou renverser le gouvernement établi. ” Inutile de polémiquer avec un dictionnaire : pour lui, désormais le terrorisme peut être aussi exercé par des groupes acteurs “ privés ”, même s’ils le font précisément pour remettre en cause la légitimité de l’État. Cela ne diminue pas l’horreur de telle ou telle forme de la violence étatique, souvent en effet beaucoup plus cruelle que celle que pratiquent des groupes clandestins pourchassés par la police : question d’échelle et de moyens.
La plupart des actions terroristes s’adressent à un État, pour le contraindre à faire ou ne pas faire quelque chose, pour le détruire, renverser ses représentants, voire dans l’espoir de créer un jour son propre État. Aux yeux des lois, le terroriste est au mieux un partisan, un combattant “ privé ” – entendez qu’il a choisi de prendre les armes par conviction idéologique, non pour obéir à une feuille de mobilisation ou aux ordres d’un gradé. Au pire, un criminel aveuglé par le fanatisme.
La deuxième objection est juste, mais qu’un mot donne lieu à interprétations, voire à exploitations polémiques et idéologiques, ne doit pas décourager de chercher un sens reconnu par tous les interlocuteurs. Sinon il serait inutile de parler de liberté, de démocratie, de Nation, de peuple et autres termes d’une redoutable polysémie. Si le mot “ terroriste ” terrorise, raison de plus pour aller voir la chose en elle-même. Et pour rappeler que ce mot décrit une méthode sans rien indiquer sur les fins poursuivies.
La troisième objection est une version sophistiquée de la seconde. Elle n’est pas sans logique : effectivement, on a vu des États “ déclarer la guerre ” au terrorisme, en faire un bouc émissaire, le désigner comme cible pour tous les ressentiments et en tirer prétexte pour bâillonner des oppositions ou restreindre des libertés. Mais on peut probablement dire la même chose de “ la crise ” ou “ la menace extérieure ”... Même si le fait qu’un objet suscite des fantasmes (ou leur exploitation) n’implique pas son inexistence, il faut considérer la position dont Guy Debord formule la variante la plus élégante et la plus radicale : “ Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. ”
Nous verrons plus loin que certains franchissent un pas et en déduisent que tout terrorisme est d’État, suscité et mis en scène pour produire de la peur, donc de la légitimité. Les Italiens ont un joli mot pour cela : le “ diétrisme ” (de dietro, ce qui est derrière) : derrière chaque poseur de bombe, il y aurait un service d’État qui provoque et manipule . N’ayant point de lumières pour éclaircir un mystère si épais, nous nous contenterons de traiter de telles opinions à la rubrique interprétations.
Quant à la question annexe, sur l’extrême gauche, que l’on se rassure : notre intention n’est nullement d’occulter que le terrorisme dit d’extrême gauche a souvent moins tué que d’autres. C’est le cas même dans l’Italie des années de plomb si l’on compare terreur rouge et les grands stragi (les “ massacres ” que l’on dit souvent là-bas “ d’État ” comme la bombe à la gare de Bologne ou celle de l’Italicus ). Pas question non plus de nier qu’Action directe ait moins tué en France qu’un terrorisme lié au Moyen-Orient ou à l’Algérie. Et si l’on veut pousser les comparaisons absurdes jusqu’au bout, Baader et Meinhof ont moins de sang sur les mains que ben Laden-Zawahiri ou que l’ira et l’eta. Ce qui ne signifie pas grand-chose : pourquoi pas comparer Ravachol aux Tigres Tamouls ?
Par ailleurs, le terrorisme révolutionnaire a une antériorité et une continuité (au moins dans l’élaboration et la critique doctrinale) qui le rend pertinent pour notre recherche.
Il existe plusieurs façons de classer “ les ” terrorismes en fonction de leurs acteurs ou de leurs buts. Mais toutes séparent d’une manière ou d’une autre un terrorisme qui vise à contraindre un pouvoir d’un autre qui cherche à le conquérir. Dans le premier cas l’inspirateur du terrorisme peut être un autre État par agents interposés ou une organisation internationale : ils posent des bombes, tuent des gens pour qu’un gouvernement prenne telle mesure diplomatique, libère tel prisonnier, paie telle dette, s’abstienne d’intervenir dans les affaires de tel pays. Le fameux Carlos symbolise assez bien ce type de pratiques. Le terrorisme peut aussi s’adresser à l’État depuis la base, depuis une province, un pays envahi pour le chasser, obtenir de lui une décolonisation ou une indépendance.
C’est pourquoi on distingue les terrorismes suivant les objectifs qu’ils se donnent : un terrorisme révolutionnaire, un terrorisme identitaire, celui de groupes qui réclament une forme quelconque d’indépendance ou de reconnaissance, et un terrorisme instrumental, qui vise à obtenir une action ou concession d’une autorité), ces fins peuvent être justes ou injustes, sans que cela affecte les similitudes des méthodes. Plaire à Dieu pourrait être un quatrième grand motif.
La forme de terrorisme que nous traiterons ne s’adresse à l’État que pour lui annoncer sa perte. Il s’agit de s’emparer du pouvoir pour le transformer (voire pour le supprimer immédiatement dans le cas des anarchistes). C’est en ce sens, simple et évident, que nous parlerons d’un terrorisme révolutionnaire ou terrorisme interne d’extrême gauche comme synonymes. Ce terrorisme pense l’État comme obstacle à la libération et veut accoucher de cette libération par la violence. Il est “ interne ” en ce qu’il va du bas vers le haut, des gouvernés vers les gouvernants d’un pays, même s’il peut proclamer des idéaux internationalistes, s’associer au mouvement frère du pays voisin (voire à tel mouvement autonomiste). Il peut aussi collaborer au terrorisme dit “ international ” ou transfrontalier, qui frappe le pays A pour obtenir quelque chose dans le pays B ou favoriser les intérêts de la puissance C.
Ce qui distingue le terrorisme révolutionnaire d’une révolution ou d’un mouvement de masse est également assez simple. Non pas une illégitimité particulière de ses actions ou une cruauté spécifique (s’en prendre à des victimes “ innocentes ”), mais l’absence des masses. Sa forme stratégique suppose l’action d’une minorité, se pensant comme élite révolutionnaire (même si cela contredit son idéologie), agissant clandestinement et sporadiquement.
Comme le note Michel Wieviorka , il existe une certaine autonomie du politique dans la pensée du terroriste : il se légitime comme acteur volontaire de l’Histoire en un état d’urgence et ¬d’exception :
“ Le terrorisme interne d’extrême gauche est la figure inversée, éclatée de l’action révolutionnaire. Là où celle-ci combine action sociale et action politique, il se sépare de toute action de masse pour s’installer au seul niveau politique. Mais il se démarque de la violence politique dans la mesure où il cesse d’être informé par les attentes ou les revendications populaires. Ce qui signifie non pas que son protagoniste abandonne toute référence au peuple, ou au prolétariat ou à telle ou telle autre figure sociale, mais qu’il avance ce type de référence de manière volontariste, artificielle et strictement idéologique. ”
L’acteur – révolutionnaire “ interne ” – se trouve, surtout dans une société démocratique, contraint à un double exercice intellectuel. Il doit, d’une part, prouver qu’il parle au nom de l’Universel (ou de ses déclinaisons : le peuple, le prolétariat, le sujet historique cohérent avec la théorie marxiste). D’autre part, il lui faut démontrer que son adversaire n’est pas ce qu’il prétend : la démocratie formelle dissimule le mufle hideux du fascisme ou de la contre-révolution préventive. “ Nous minorité autorecrutée sommes légitimes et les élus du peuple ne le sont pas. ” cqfd. Pareil exercice mobilise des trésors de rhétorique.
Reste la grande interrogation : quid de la définition ? Comment articuler une désinence en “ isme ” (qui se retrouve souvent dans des termes désignant des doctrines et corpus d’idées), et le mot “ terreur ” qui évoque un état psychique, un degré extrême de la peur, celui qui provoque un tremblement inextinguible ?
Le terrorisme sert-il vraiment à répandre la terreur ? Tout n’est pas aussi simple que le suggère l’étymologie. L’acte terroriste a donc une dimension symbolique ou sémantique : il sert à dire autant qu’à tuer ; il n’aurait aucun sens si la cible ne comprenait pas pourquoi l’on tue, au nom de qui, dans quel but et ce que représente celui que l’on tue. Reste la difficulté de définir cet état psychique recherché. Raymond Aron disait :
“ Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physique ). ”
S’agit-il seulement de provoquer la “terreur” ? Outre que définir le terrorisme par la terreur est tautologique, il y existe d’autres formes de violence et de contrainte qui visent à provoquer ce sentiment. La violence guerrière, fût-elle pratiquée par des armées régulières au service d’un État, compte souvent sur la contagion de la panique dans le camp adverse ou sur l’effet préventif d’une réputation sanguinaire (la stratégie des Mongols reposait largement sur cet élément et nombre d’armées n’avaient rien à leur envier sur ce point ). Par ailleurs, est-il si certain que le terroriste veuille uniquement faire peur ? Quand bien même il transformerait chaque ministre, chaque policier, chaque fonctionnaire en victime potentielle toujours à attendre le coup qui le frappera, cela constitue-t-il un programme révolutionnaire ?
Le terroriste recherche un effet publicitaire, voire pédagogique : il montre sa force et publie sa cause ; il radicalise une situation en obligeant chacun à choisir son camp. S’il est chanceux, il recrute et suscite des vocations. Il exprime ses revendications et les voit parfois satisfaites. Souvent, il dit exercer une vengeance ou accomplir une sentence – celle d’un tribunal révolutionnaire clandestin – et faire connaître cette œuvre de justice. Le thème du “ mort pour mort et sang pour sang ” revient souvent dans la rhétorique des terroristes. Certains de leurs actes semblent de pures protestations contre une injustice subie, destinées à célébrer par un ravage équivalent le dommage subi par des “ innocents ”. Ainsi, l’un des attentats les plus sanglants avant le 11 septembre 2001, fit 168 morts, tués par un camion piégé contre un bâtiment officiel d’Oklahoma City le 19 avril 1995. Leur auteur, Timothy McVeigh exécuté six ans plus tard, disait avoir voulu à la fois venger les victimes du massacre de Waco et prévenir l’Amérique du danger de l’État fédéral vendu aux grandes compagnies .
Par goût du paradoxe, certains peuvent même soutenir que les terroristes (ou une partie d’entre eux) cherchent moins à effrayer l’adversaire – l’affaiblir ou le contraindre – qu’à encourager le camp, dont ils se disent l’avant-garde (prolétariat, peuple opprimé, l’Oumma divisée...). Le spectacle de l’ennemi frappé à la tête est censé dissiper les ténèbres idéologiques ou briser les habitudes de soumission qui empêchent les opprimés de se révolter. Il remplit une double fonction : une satisfaction immédiate (la tyrannie est humiliée et frappée dans ses représentants ou ses symboles les plus visibles) et, dans un second temps, il crée des vocations et stimule des révoltes ; il oblige le dominé à prendre simultanément conscience de sa domination et de sa force.
Le terrorisme est un jeu à quatre : le terroriste, son ennemi, sa cible, l’opinion à laquelle il s’adresse. Frapper la cible pour terroriser l’ennemi – ce qu’il aurait en commun avec la guerre ou la guérilla – n’est qu’une composante de sa stratégie, la part que nous pourrions nommer “ psychologique ”, par opposition à la composante symbolique. Ainsi, il est indéniable que le terroriste veut imiter ou compenser une violence première qu’il impute à son ennemi, même si le terrorisme ne se réduit pas non plus à une “ rivalité mimétique ” . Car le terroriste a beaucoup à dire et il recherche un effet plus complexe que la peur ou la contrainte. Il peut, par exemple, envisager son acte comme une punition infligée à des coupables soit au nom de la loi divine, soit au nom d’un principe que lui, terrorise/juge/bourreau, tient de l’Histoire ou de la volonté authentique du peuple. Et dont la dignité serait bien plus éminente que celle du droit positif, ce droit qui le qualifie de terroriste. Il peut adresser un message à la postérité et utiliser le bruit de l’attentat à des fins publicitaires, pédagogiques, expressives... et pas seulement pour faire peur ou menacer.
Si la terreur ne nous donne pas la clé du terrorisme, il faut chercher d’autres pistes.
Actes et organisations
Toute l’ambiguïté du phénomène tient à sa nature double :
¬violence et communication, ravage et message , frapper et ¬enseigner.
Le terroriste, qui n’est ni un soldat, ni un policier, pratique la violence armée : il utilise des forces contre d’autres forces (souvent celles de l’État qui tente de l’étouffer), il provoque un dommage et un désordre dans le camp adverse et ce dans le but inhérent à tout conflit : la victoire. Il s’agit, comme dans la guerre selon Clausewitz, de faire céder la volonté d’un adversaire : un jour on renversera le système, un jour l’occupant partira, un jour l’Oumma s’étendra à la terre entière. Encore que certains actes semblent si désespérés qu’il est permis de se demander si leurs auteurs ne veulent pas seulement témoigner de leur rage, sans perspective pour la cause qu’ils défendent. Dans cette optique, le terrorisme, méthode asymétrique de lutte du faible au fort, s’inscrit dans la gamme d’actions de contrainte, quelque part au-dessus de la protestation ou de la manifestation qui dégénèrent, quelque part en dessous de la guerre civile ou de la révolution où les masses s’affrontent de façon permanente. Le terrorisme est comme une arme que telle ou telle cause peut saisir dans les panoplies disponibles.
S’il y a débat, ce sera sur la nature de sa violence :
— le terrorisme ne peut-il exister qu’en temps de paix ?
— n’être exercé que par des gens sans uniforme ?
— ne frapper que des victimes innocentes : civils ou militaires qui n’ont pas les armes à la main et ne se savent pas menacés (comme des soldats de l’Otan dans leurs cantonnements ou leur bar favori) ?
— être l’équivalent, hors temps de guerre, d’un crime de guerre perpétré par des civils ?
— supposer un certain niveau de danger ou de létalité, par exemple ne pas se contenter de détruire du matériel comme un simple sabotage, et en ce cas quid de notions comme le “ cyberterrorisme ” qui ne tue personne ?
— être le fait d’une minorité (une action violente menée par les masses devenant une révolte ou une révolution) ?
Le débat peut aussi porter sur le statut du groupe :
— un groupe terroriste qui a acquis une certaine durée, une certaine visibilité, une certaine extension, qui contrôle un territoire n’est-il pas une troupe de partisans ou de guérilleros ?
— de par la noblesse de ses buts – par exemple chasser l’occupant – un combattant de la liberté a-t-il le moindre rapport avec le ¬terroriste ?
— corollaire : ne faut-il pas réserver le terme de “ terroriste ” à ceux qui luttent par la violence contre des démocraties où ils pourraient s’exprimer pacifiquement, et non à ceux qui s’en prennent à des dictatures ?
Cette problématique fait du terrorisme une stratégie plus ou moins légitime, par des moyens plus ou moins acceptables pour des buts plus ou moins justes. Et elle appelle un complément : le terrorisme est-il efficace ? Question à laquelle il est impossible de répondre, car si l’on a vu (rarement) des terroristes triompher, c’est toujours avec l’appui d’autres forces que le seul terrorisme et en prenant d’autres formes que celle d’un groupe terroriste (par exemple en négociant en tant que parti politique ou gouvernement provisoire ou armée de libération... ).
N’est-ce pas une caractéristique de tout terroriste que de vouloir sa propre disparition ? Il souhaite en effet systématiquement se transformer en vraie armée populaire, vrai parti, vraie révolution, vrai jihad de tous les musulmans, etc. Il se pense comme provisoire et obligatoire. Il se pense même en termes d’économie de forces : faire quelques victimes aujourd’hui, parce que l’on représente le parti de toutes les victimes et que frapper au cœur, décimer ¬quelques responsables pour arriver plus vite à renverser le système, cela économisera peut-être finalement du sang et des combats -interminables.
Pour qui considère les buts du terroriste – détruire l’État ou établir la société sans classe – comme justes, nécessaires, la question se pose en d’autres termes. Ceux d’une concurrence entre deux violences. Celle nécessaire et inévitable des masses et celle des impatients qui espèrent que quelques coups audacieux et décisifs épargneront du temps et du sang de ces masses. Très vite dans l’histoire du ter¬rorisme révolutionnaire – c’est-à-dire, dès que mencheviks et ¬bolcheviks russes s’opposent aux populistes et à leurs attentats désordonnés au début du xxe siècle, le mot est lâché : terrorisme “ individuel ”. Comprenez : aventuriste, romantique et petit-bourgeois. Et surtout contre-productif : répression, criminalisation de la contestation, dévaluation de l’idéal révolutionnaire, stigmatisation des opposants.
Individuel a ici un double sens : par ses cibles et par ses responsables. Individuel en ceci que des gens, souvent des membres de l’intelligentsia, décident d’eux-mêmes de remplacer (ou de provoquer) l’action des masses. Individuel, parce que ses cibles le sont : des policiers, des juges, des fonctionnaires, des détenteurs de l’autorité (y compris le plus haut, le tsar, le président...), ceux que le révolutionnaire juge responsables dans le système d’oppression. Quitte à élargir très vite la définition d’un coupable, jusqu’à inclure n’importe quel bourgeois. Historiquement, les premiers à pratiquer le terrorisme au nom de la révolution – les narodniki russes – ont aussi été parmi les premiers à donner une définition du terrorisme assumé comme tel :
“ L’activité terroriste consiste en la destruction des membres les plus dangereux du gouvernement, la protection du parti contre les espions, et la punition de l’arbitraire et de la violence officielle, dans tous les cas où elles se manifestent les plus visiblement et avec le plus d’excès. Le but d’une telle activité est de détruire le prestige du gouvernement, de démontrer constamment qu’il est possible de poursuivre la confrontation avec le gouvernement, de stimuler ainsi l’esprit révolutionnaire au sein du peuple et finalement de former un corps adapté et entraîné à la guerre. ”
Frapper au cœur, se défendre, choisir des cibles emblématiques, humilier l’ennemi, encourager l’ami, préparer le vrai conflit : difficile de mieux résumer les fonctions du terrorisme. Or c’est cette attitude que condamne par exemple Lénine et pour des motifs qui n’ont rien à voir avec la morale ou l’horreur du sang. Ainsi dans La maladie infantile du communisme (le gauchisme), il reproche à ses rivaux socialistes révolutionnaires de préférer le terrorisme individuel à la terreur de masse :
“ D’abord ce parti, niant le marxisme, s’obstinait à ne pas vouloir (peut-être serait-il plus exact de dire : qu’il ne pouvait pas) comprendre la nécessité de tenir compte, avec une objectivité rigoureuse, des forces de classes et du rapport de ces forces, avant d’engager une action politique quelconque. En second lieu, ce parti voyait une manifestation particulière de son “esprit révolutionnaire” ou de son “gauchisme” dans la reconnaissance par lui du terrorisme individuel, des attentats, ce que nous, marxistes, répudions catégoriquement. Naturellement, nous ne répudions le terrorisme individuel que pour des motifs d’opportunité. Tandis que les gens capables de condamner “en principe” la terreur de la grande Révolution française ou, d’une façon générale, la terreur exercée par un parti révolutionnaire victorieux, assiégé par la bourgeoisie du monde entier – ces gens-là, Plekhanov dès 1900-1903, alors qu’il était marxiste et révolutionnaire, les a tournés en dérision, les a bafoués. ” Cet acte témoignerait d’une ignorance des conditions objectives de la violence de classe et constituerait une déviation volontariste (croire qu’une poignée de héros se prenant pour Brutus peut faire la révolution). Dès lors, on comprend l’énergie avec laquelle les activistes révolutionnaires se défendent de pratiquer le terrorisme surtout “ individuel ” – à la fois pour ne pas laisser leurs adversaires “ criminaliser ” par ce mot leur juste lutte, et pour ne pas tomber sous les coup des fameuses “ objections léninistes ”. D’où l’importance des désignations et des nuances politico-sémantiques (action directe, guérilla métropolitaine, propagande armée...). D’où les ¬trésors de dialectique que développent certains pour prouver qu’ils ne sont pas une bande ¬d’utopistes armés mais que leur action est en accord avec le sujet historique du changement (le plus souvent le prolétariat), qu’ils sont tout sauf isolés, dotés d’une conscience supérieure à la plupart des opprimés qui ne vont pas tarder à les rejoindre dans la lutte. Et qu’ils respectent les sacro-saintes conditions objectives.
Ceci renvoie à la seconde dimension, au moins aussi importante que la stratégie : l’idéologie. Le terrorisme ne peut pas se comprendre en dehors de ses rapports avec des corpus d’idées d’un type très particulier doté d’une certaine cohérence interne, offrant une interprétation du monde, disant comment il devrait être et qui, surtout, se propose soit de changer ce monde, soit au contraire de tout faire pour l’empêcher de changer, et ce au nom de valeurs rationa¬lisées. Une idéologie est forcément un corpus d’idées contre : elle n’existe que pour combattre une autre idéologie, qu’elle qualifie généralement d’oppressive, idée contre idée, nouveau partisan gagné contre adepte perdu. Même l’idéologie que l’on dit ultra-libérale et qui est censée reposer au nom du principe de réalité sur le “ système tina ” (There is no Alternative , il n’y a pas d’autre choix) a besoin d’ennemis qu’elle nomme archaïsme, nationalisme, crispation identitaire, utopisme... et bien sûr “ idéologie ”.
Idéologie et stratégie
Une façon simple de décrire les rapports entre idéologie et terrorisme consiste à dire que la première produit le second. En somme, ¬l’idéologie – que la tradition libérale envisage comme une fumée de l’esprit, une dangereuse utopie et la tradition marxiste comme la traduction des intérêts réels en catégories idéelles – amènerait, par un funeste enchaînement, les fanatiques à commettre les pires horreurs en croyant construire un monde parfait. Cause/effet. Ce n’est pas totalement faux. Après tout, comme le dit Hannah Arendt :
“ Une idéologie est précisément ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée... L’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience. ”
D’un côté, le terroriste est bien, en effet, celui qui, poursuivant une fin fixée par l’idéologie, comme la Révolution, utilise les moyens les plus radicaux et se trouve entraîné à en utiliser de plus en plus extrêmes au service d’un but qui recule sans cesse – et pour cause – bien qu’il croie toujours atteindre par un supplément de violence. Mais cette explication pourrait peut-être éclairer la construction du terrorisme d’État par des gens qui sont persuadés ¬d’obéir aux plus hautes valeurs morales. Il nous semble qu’elle néglige une dimension dans la logique du terroriste d’ “ en bas ” : il se veut producteur et vecteur de l’idéologie. Il n’est pas seulement motivé au sens où, par exemple, un soldat convaincu par la propagande de son pays que sa cause est juste, obéit jusqu’au bout à ses chefs au nom du Vrai, du Bien, du Juste.
Le terroriste croit que chacun de ses actes doit révéler encore un peu plus combien l’idéologie est vraie, et faire partager à d’autres la révélation de la vérité. En ce sens, tout terroriste est (ou se prend pour) un intellectuel au sens moderne où l’intel¬lectuel n’est pas quelqu’un qui se caractérise par un usage parti¬culièrement fréquent de son cerveau, mais par la volonté de peser sur les affaires du monde par le poids des idées. Un intellectuel d’un genre particulier, car contrairement à l’intellectuel de papier qui est autorisé à faire connaître son opinion privée sur les affaires publiques par le consentement des médias, le soutien de ses admirateurs ou la reconnaissance de ses pairs, l’intellectuel de poudre s’autorise à inter¬peller le monde par l’audace de son acte. Cet acte, l’attentat, a quelque chose de plus sophistiqué que la violence directe : il repose sur le calcul d’une réponse probable (répression ou soumission des autorités, imitation par d’autres révolution¬naires, enthousiasme des masses, panique des ennemis...). Il appartient à la catégorie des stratégies indirectes. Comme le note très justement David Fronkin : “ La spécificité de la stratégie terroriste réside en ceci : qu’elle atteint ses buts non par l’effet de ses actes, mais par la réponse à ses actes. ” Le fait souvent souligné que le terrorisme s’adresse à un “ public ” par le bruit de son acte plutôt qu’à la victime de l’acte, contribue à rapprocher l’activité terroriste de l’activité de l’intellectuel dont le discours s’adresse à l’opinion.
Outre qu’il théorise aussi volontiers qu’il terrorise (les membres de la Rote Armee Fraktion ou des Brigades rouges peuvent écrire des pages bourrées de référence pour expliquer chacun de leurs actes), le terroriste, à chaque bombe ou à chaque coup de pistolet, veut faire deux choses : révéler et propager. Souvent, plus l’organisation terroriste recrutée par cooptation est groupusculaire et isolée (ce qui est beaucoup plus le cas de la RAF que des br, par exemple), plus il est obsédé par la justification doctrinale.
Révéler : tout acte doit être pédagogique, il doit faire progresser la conscience et dévoiler une situation – une oppression, un rapport de force, la “ vraie nature ” du régime – et ouvrir les yeux des opprimés. Il doit aussi les encourager, en leur montrant, par exemple, que l’autocratie n’est pas si redoutable – les maîtres aussi peuvent éprouver la peur – ou encore que la démocratie formelle n’est que le masque de la contre-révolution impérialiste. Souvent aussi, la pratique terroriste mobilise le thème de la résistance : sa violence exercée sur les dominants ne fait que montrer et compenser celle que subissent chaque jour les opprimés. Tout cela, il faut le dire clairement : il faut en quelque sorte sous-titrer le spectacle de l’attentat. Généralement – sauf les rares cas où les auteurs d’un attentat pensent que son sens s’impose avec évidence, l’acte terroriste s’accompagne d’une explication qui peut prendre la forme d’un bref tract ou communiqué de revendication, mais qui peut aussi parodier la forme judiciaire, un jugement avec des attendus. Il y a même une part d’herméneutique dans le discours terroriste : il explique que ce signe (nous venons de frapper Untel) est à la place de cette idée (il incarnait la répression, il représentait l’État ou la bourgeoisie, il symbolisait tel crime dont sont victimes nos camarades ou tous les citoyens).
Propager : tout terroriste est prosélyte. Chacune de ses ¬ini¬tia¬tives vise à faire partager sa croyance, à ses alliés naturels (les opprimés). Pour lui, agir, c’est proclamer, faire savoir, convaincre. Répandre l’idéologie (qu’il ne nommera jamais comme telle, puisque par définition, c’est le pouvoir haï qui utilise l’arme de l’idéologie pour tromper les masses).
L’idéologie pense les moyens de son avènement et discute leur efficacité, elle désigne l’obstacle, la méthode et l’acteur (le fameux sujet historique) ; d’où l’avant-garde armée. L’acte doit prouver la vérité de l’idée comme l’idée prouve la nécessité de l’acte. D’où la tentation pédagogique (la violence rend les choses telles qu’elles devraient être). La lecture d’un livre ne rend pas terroriste (même si certains aiment citer leurs bons auteurs) et le problème n’est pas tant comment l’activiste interprète la théorie en termes de programme, mais comment il traduit sa propre praxis en termes de théorie. Il est rare qu’après avoir médité un opuscule révélant que le système est abominable et condamné, l’on sorte dans la rue pour tirer des coups de pistolet. En revanche, si l’on appartient à une communauté relativement close qui passe son temps à interpréter et commenter de telles lectures (comme un cercle anarchiste de Paris en 1890, le département sociologie de la faculté de Trente en 1969, un squat en 1977), il se peut que l’on s’engage dans un processus – par d’incessants retours entre action et interprétation en termes doctrinaux – processus qui mènera au terrorisme au sens du Code pénal.
Le passage au terrorisme n’est pas seulement le reflet d’une vision de la réalité, mais aussi d’une logique de l’action :
— Une manifestation est durement réprimée, on crie “ jamais plus sans fusil ” et on finit par le faire.
— On s’arme parce que l’on pense qu’un coup fasciste se prépare et on utilise ces armes.
— On organise un hold-up pour financer son futur passage à la clandestinité et on est accroché par une patrouille sur qui l’on tire.
— Un camarade est tué et il faut le venger.
— On se prépare à la guerre civile, on croit découvrir un traître ; il faut le faire disparaître.
— Une action contre un local que l’on croit vide ; il y a quelqu’un, il faut tirer.
— On commence par brûler la voiture d’un “ salaud ” ou par attaquer un bâtiment officiel, la police vous recherche, il faut passer à la clandestinité. Donc se procurer de faux papiers, dont voler, donc tirer.
— On pose une bombe contre un bâtiment ou un véhicule, elle tue un homme, un passant, un démineur.
Mais même si l’on rencontre constamment de tels enchaînements de circonstances, ils ne mènent pas où ils mènent sans quelques cerveaux capables d’expliquer la différence entre une appropriation prolétarienne et une guérilla métropolitaine, entre action directe et propagande par le fait, entre propagande armée et guerre civile... Conditions “ objectives ” (dont les raisons de se révolter), micro-culture favorable à la violence révolutionnaire, montée aux extrêmes par l’enchaînement des actes, défis et ripostes, constant retour de la théorie sur la praxis : tels sont les quatre côtés qui forment la figure du terrorisme réel.
La loi et la terreur
Et la loi, comment définit-elle le terrorisme qu’elle réprime ?
Tout essai à cet égard rappelle le débat sur la définition de la pornographie (avec la sempiternelle question sur sa différence ¬d’avec l’érotisme), et la phrase d’un représentant américain : “ Je suis incapable de définir intellectuellement la pornographie, mais je sais la reconnaître quand je la vois. ” Nul ne doute que quelqu’un qui met une bombe dans le métro soit un terroriste, mais s’il faut se mettre d’accord sur une règle générale, c’est une autre affaire. Sans essentialiser le terrorisme, il faut bien constater qu’il existe des actes de violence politique, quelque part entre protestation vigoureuse et guerre civile, dont il faut reconnaître la spécificité. Le droit en est-il capable ?
On a souvent signalé le puzzle des 202 définitions du ter¬rorisme recensées et l’absence de consensus académique sur ce point . L’incapacité de l’Organisation des Nations Unies à produire une définition universelle du terrorisme est devenue proverbiale et est confirmée par la négociation de la Comprehensive Convention on International Terrorism (ccit) en chantier depuis 1996 . Pour les Nations Unies, l’explication n’est pas très difficile à trouver : nombre d’États membres refusent une définition qui pourrait s’appliquer soit à leur propre passé (les mouvements de résistance, libération ou décolonisation dont est issu leur pouvoir) soit aux mouvements qu’ils soutiennent. En dépit de cela, cette proposition de définition du secrétaire général qui insiste sur le caractère de “ chantage ” du terrorisme est souvent reprise :
“ Tout acte destiné à tuer ou à blesser des civils et des non-combattants afin d’intimider une population, un gouvernement, une organisation et l’inciter à commettre un acte, ou au contraire à s’abstenir de le faire. ”
Des institutions se tirent d’embarras en dressant des listes d’organisations terroristes , ce qui renvoie la difficulté au stade de la classification, de son objectivité et de son désintéressement (le processus est souvent identique pour les sectes...).
On cite souvent comme ayant sinon statut officiel, du moins valeur de définition académique souvent utilisée dans les organisations internationales, celle du Hollandais Schmid :
“ Le terrorisme est une méthode d’action violente répétée inspirant l’anxiété, employée par des acteurs clandestins individuels, en groupes ou étatiques (semi-)clandestins, pour des raisons idiosyncratiques, criminelles ou politiques, selon laquelle – par opposition à l’assassinat – les cibles directes de la violence ne sont pas les cibles principales. Les victimes humaines immédiates de la violence sont généralement choisies au hasard (cibles d’occasion) ou sélectivement (cibles représentatives ou symboliques) dans une population cible, et servent de générateurs de message. Les processus de communication basés sur la violence ou la menace entre les (organisations) terroristes, les victimes (potentielles), et les cibles principales sont utilisés pour manipuler la (le public) cible principale, en faisant une cible de la terreur, une cible d’exigences, ou une cible d’attention, selon que l’intimidation, la coercition, ou la propagande est le premier but. ” Toute critique stylistique mise à part, les choses pourraient se simplifier en définissant le terrorisme comme la pratique d’actes terroristes – les attentats – par des organisations clandestines sur des cibles symboliques dans un but politique, entraînant ou risquant d’entraîner mort d’homme . Disons que telle est notre définition, quitte à ce qu’elle devienne la 203e.
De ce point de vue, le droit français nous semble pécher en ne restreignant pas, dès le premier alinéa, le terrorisme à l’atteinte à la vie humaine :
• Article 421-1
(Loi no 96-647 du 22 juillet 1996, art. 1, Journal officiel du 23 juillet 1996.) (Loi no 98-467 du 17 juin 1998, art. 84, Journal officiel du 18 juin 1998.) (Loi no 2001-1062 du 15 novembre 2001, art. 33, Journal officiel du 16 novembre 2001.)
Constituent des actes de terrorisme, lorsqu’elles sont intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur, les infractions suivantes :
1o - Les atteintes volontaires à la vie, les atteintes volontaires à l’intégrité de la personne, l’enlèvement et la séquestration ainsi que le détournement d’aéronef, de navire ou de tout autre moyen de transport, définis par le livre II du présent Code ;
2o - Les vols, les extorsions, les destructions, dégradations et détériorations, ainsi que les infractions en matière informatique définis par le livre III du présent Code ;
3o - Les infractions en matière de groupes de combat et de mouvements dissous définies par les articles 431-13 à 431-17 et les infractions définies par les articles 434-6 et 441-2 à 441-5 ;
4o - La fabrication ou la détention de machines, engins meurtriers ou explosifs, définies à l’article 3 de la loi du 19 juin 1871 qui abroge le décret du 4 septembre 1870 sur la fabrication des armes de guerre ;
— la production, la vente, l’importation ou l’exportation de substances explosives, définies à l’article 6 de la loi no 70-575 du 3 juillet 1970 portant réforme du régime des poudres et substances explosives ;
— l’acquisition, la détention, le transport ou le port illégitime de substances explosives ou d’engins fabriqués à l’aide desdites substances, définis à l’article 38 du décret-loi du 18 avril 1939 fixant le régime des matériels de guerre, armes et munitions ;
— la détention, le port et le transport d’armes et de munitions des première et quatrième catégories, définis aux articles 24, 28, 31 et 32 du décret-loi précité ;
— les infractions définies aux articles 1er et 4 de la loi no 72-467 du 9 juin 1972 interdisant la mise au point, la fabrication, la détention, le ¬stockage, l’acquisition et la cession d’armes biologiques ou à base de ¬toxines.
— les infractions prévues par les articles 58 à 63 de la loi no 98-467 du 17 juin 1998 relative à l’application de la Convention du 13 janvier 1993 sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction ;
5o - Le recel du produit de l’une des infractions prévues aux 1er à 4o ci-dessus ; 6o - Les infractions de blanchiment prévues au chapitre IV du titre II du livre III du présent Code ; 7o - Les délits d’initié prévus à l’article L. 465-1 du Code monétaire et financier.
• Article 421-2
(Loi no 96-647 du 22 juillet 1996, art. 2, Journal officiel du 23 juillet 1996.)
Constitue également un acte de terrorisme, lorsqu’il est intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur, le fait d’introduire dans l’atmosphère, sur le sol, dans le sous-sol ou dans les eaux, y compris celles de la mer territoriale, une substance de nature à mettre en péril la santé de l’homme ou des animaux ou le milieu naturel.
• Article 421-2-1
(inséré par loi no 96-647 du 22 juillet 1996, art. 3, Journal officiel du 23 juillet 1996).
Constitue également un acte de terrorisme le fait de participer à un groupement formé ou à une entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d’un des actes de terrorisme mentionnés aux articles précédents.
• Article 421-2-2
(inséré par loi no 2001-1062 du 15 novembre 2001, art. 33, Journal officiel du 16 novembre 2001).
Constitue également un acte de terrorisme le fait de financer une entreprise terroriste en fournissant, en réunissant ou en gérant des fonds, des valeurs ou des biens quelconques ou en donnant des conseils à cette fin, dans l’intention de voir ces fonds, valeurs ou biens utilisés ou en sachant qu’ils sont destinés à être utilisés, en tout ou partie, en vue de commettre l’un quelconque des actes de terrorisme prévus au présent chapitre, indépendamment de la survenance éventuelle d’un tel acte.
Des éléments significatifs se retrouvent en commun dans certains textes juridiques.
Le terrorisme combine deux éléments. Le premier est factuel et pénal : des actes (poser des bombes, tuer des gens, se procurer des armes, menacer, détruire), qui seraient répréhensibles en tout état de cause, même accomplis pour d’autres motifs. Mais il s’y ajoute une dimension psychologique : l’activité terroriste veut agir sur des esprits, produire certains sentiments voire obtenir certains comportements. À la cible de la violence, s’ajoute la cible de l’attention qu’elle ne vise pas moins. Il est permis de discuter l’intensité du dommage (vol, destruction, enlèvement, séquestration) ou celle de l’effet psychologique (terrifier, contraindre, intimider, influencer une décision, inspirer de “ l’anxiété ”), mais il est difficile de douter de la combinaison des deux.
D’autres recourent à des notions beaucoup plus englobantes renvoyant au droit de la guerre comme celle d’équivalent “ civil ” d’un crime de guerre (puisque accompli par des civils et sur des “ non-combattants ”). Ou plus simplement de “ crime contre l’humanité ”. Dans un récent rapport au Sénat, Robert Badinter déclarait :
“ Quand on regarde de très près les textes et notamment le texte fondateur de la Cour pénale internationale, on trouve une définition du terrorisme qui paraît acceptable : on considère comme crime contre l’humanité les actions décidées par un groupement organisé, pas nécessairement un État, ayant pour finalité de semer la terreur, dans des populations civiles, pour des motifs idéologiques. Les attentats du 11 septembre 2001 constituent une de ces actions... ”
Il faut aussi signaler une idée différemment formulée dans beaucoup de définitions officielles américaines, à savoir que le terrorisme servirait :
“ (i) à intimider ou contraindre une population civile ; “ (ii) à influencer la politique d’un gouvernement par l’intimidation ou la contrainte ; “ (iii) à affecter la conduite d’un gouvernement par destruction de masse, assassinat, ou kidnapping. ” Ainsi, cette même idée d’une dualité entre l’action psychologique sur les populations et la contrainte sur les gouvernements, qui se retrouve peu ou prou dans le Patriot Act qui parle d’actes... “ ... (destinés (i) à intimider ou contraindre une population civile, (ii) à influencer la politique d’un gouvernement par l’intimidation ou la contrainte, ou (iii) à affecter la conduite d’un gouvernement par destruction de masse, assassinat, ou kidnapping, et (C) se produisent principalement dans le cadre de la juridiction territoriale des États-Unis ”).
Le terrorisme suppose donc des actes envers des gens ou des biens, d’une part, et d’autre part un projet spécifique (troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur, influencer les esprits, créer un certain “ climat ”), d’autre part. Comme on s’en doute, chacun de ces éléments peut donner lieu à contestation et sur la gravité des faits et sur la gravité de l’intention (ou de l’impact psychologique).
Ainsi, le droit français se “ contente ” de vols, destructions, dégradations et détériorations là où la législation américaine parle de “ destructions de masse ” et quand d’autres veulent faire du terrorisme l’équivalent civil du crime de guerre. Dans l’affaire de Tarnac évoquée plus haut, les avocats de Julien Coupat avaient avancé un syllogisme fort ingénieux :
— notre client est innocent ;
— mais quand bien même il ne le serait pas, saboter un caténaire ne serait pas un acte terroriste pour l’onu dont les textes se ¬réfèrent à la notion “ de nature à porter atteinte à l’intégrité physique d’autrui ” et demandent plus qu’une simple “ inti¬midation ” ;
— les textes internationaux devraient primer sur le droit national ;
— donc au cas – fort improbable – où notre client serait coupable, le droit français devrait s’effacer devant la norme internationale et saboter une ligne électrique ne saurait constituer “ l’infraction d’association de malfaiteur en relation avec une entreprise ¬terroriste ” ;
— donc le Parquet antiterroriste est incompétent... Nous ne discuterons ici ni de l’argument de fait, ni de la primauté d’un texte international, mais il faut rendre justice à cette argumentation que le Livre blanc sur la sécurité intérieure face au terrorisme, paru en 2006, se ralliait à la définition du secrétaire général des Nations Unies qui parle d’un “ acte qui vise à tuer ou à blesser grièvement des civils ou des non-combattants ”.
Par ailleurs, notre Code pénal considère que l’intention d’intimider suffit pour constituer l’acte terroriste (plus une dimension politique, celle de l’ordre public, sinon un simple racket pratiqué sur une boîte de nuit répondrait à la définition). Autre problème donc : intimider et répandre la terreur ne sont pas la même chose (même si de telles notions sont éminemment subjectives).
Le lecteur a compris qu’en vertu du principe de neutralité axiologique dont nous nous réclamons, nous emploierons le mot “ terrorisme ” par référence au droit positif. “ Les terroristes des Brigades rouges ” signifiera sous notre plume : “ Les membres de l’organisation dite Brigades rouges qui ont accompli des actes qualifiés de terroriste par le Code pénal italien. ”
Mais ceci importe moins finalement que ce constat : et le mot “ terrorisme ” et la chose qu’il recouvre ne sont ni de tous temps, ni de tous lieux. La pratique qui mérite (ou pas) cette qualification a une date de naissance.
Ainsi l’on ne peut examiner l’ “ euroterrorisme des années 1970 ”, notion dont nous ferons la critique plus loin que comme forme émergeant d’un fond de violences politiques d’autre nature, d’autres époques et d’autres inspirations idéologiques. Mais aussi comme héritier d’un long passé.

