Présentation du Rire

Un article de Puf.

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Introduction

« Du "mécanique plaqué sur du vivant", vous dis-je ! » Ainsi résume-t-on parfois Le Rire de Bergson, en plaquant sur lui, comme pour la confirmer ! sa formule la plus célèbre, ou plutôt son idée, devenue ainsi une formule ! Car il y a (Deleuze l’a montré, à la suite, justement, de Bergson<ref>Voir son étude célèbre sur Bartleby, de Melville : « Bartleby, ou la formule »,in Critique et clinique, Paris, Minuit, 1993. </ref>), un devenir-formule, essentiellement comique (le comique des idées, pour ainsi dire<ref>On emprunte l’expression au beau livre de Judith Schlanger : Le Comique des idées, Paris, Gallimard. </ref>). D’autres formules de Bergson en ont souffert, « l’élan vital »,la « durée » elle-même, parfois invoquées, elles aussi, à la manière du « poumon » dans Le Malade imaginaire, de Molière ! « La durée, la durée, vous dis-je ! » :n’a-t-on pas réduit parfois cette pensée, comme c’est possible pour toute pensée, à la répétition d’une formule, aussitôt comique ? Ainsi, il y a bien un devenir comique possible de tout ce qui est vivant, y compris de la pensée, y compris (comme celle de ce livre) de la pensée du comique, y compris de la pensée qui dévoile, avec une souplesse incomparable, les ressorts du comique ! Il y a donc bien aussi, dans le comique, dans ce livre sur le comique, un enjeu essentiel, un enjeu sérieux, on aurait presque envie de dire un enjeu tragique. Pourquoi les choses deviennent-elles risibles ? Pourquoi rions-nous ?


C’est à ces deux questions que répond Bergson au fil du Rire, qu’il faut donc lire avant tout pour lui-même, dans son mouvement si apparemment « mécanique » (ne suit-il pas les catégories les plus classiques du « comique » ?) mais si réellement vivant, mobilisant toutes les puissances de l’écriture, la démonstration, les images, l’humour, qui en font un chef d’œuvre presque unique, le plus célèbre et le plus lu de tous ses livres.


Mais pour montrer d’emblée en quoi il n’y répond pas par une formule mécanique, à quel point cette pensée implique toute sa pensée, et même au-delà, au carrefour de son œuvre, du siècle, et de tout un moment philosophique – le livre paraît en 1900 –, on soulignera ici deux étapes, deux degrés, deux intensités, pour ainsi dire, de la réponse qu’il apporte, en effet, à ces deux questions.


De quoi rions-nous (1) ? Bergson psychologue

On ne peut en effet comprendre la «formule »: du mécanique plaqué sur du vivant, sans revenir sur la philosophie de Bergson qu’elle implique profondément, quoique discrètement (et presque invisiblement), dont elle est même une étape majeure.

C’est dans Matière et mémoire, publié quatre ans plus tôt, en 1896, et sous-titré«essai sur la relation du corps à l’esprit »,qu’il faut chercher la clé de cette formule, qui annonce pourtant aussi le prochain livre de Bergson, consacré à la vie, L’Évolution créatrice (1907). C’est dans le livre de 1896, en effet, que Bergson a montré ce qu’on pourrait appeler le primat de l’action, ou de la vie. Primum vivere, d’abord vivre, telle est la loi qui explique aussi bien l’action de notre corps, que celle de notre esprit, et l’ajustement nécessaire des deux. Notre cerveau est l’organe principal de cette «attention à la vie » qui s’impose à nous à chaque instant : d’abord à travers la perception même des objets, selon l’importance qu’ils ont pour nous, ensuite à travers la mobilisation de notre mémoire, de notre savoir, en fonction aussi de ces contraintes. Bergson en avait fait le critère même du normal et du pathologique, de la santé et de la maladie. Même encore ancré dans l’action, celui qui ne vit que dans l’instant était «l’impulsif », celui qui ne vit que dans le souvenir était « le rêveur ». Ces appellations le montrent déjà, la précision de l’ajustement est ce qui autorise tous les déséquilibres : dès que notre esprit ou notre corps s’affranchit de l’attention à la vie, il devient comique. Ainsi, tout comme le mot d’esprit cinq ans plus tard chez Freud (voir le « dossier » ci-dessous), la thèse ici soutenue par Bergson s’ancre dans une philosophie générale de la vie mentale, consciente et inconsciente.


Telle est en tout cas la thèse, l’apport, du Rire. Des mouvements de notre corps à ceux de notre esprit, du passant qui glisse à l’obsessionnel et ses « idées fixes », toutes les figures comiques seraient issues du dérèglement de cette machine vivante que nous sommes, quand elle se met à fonctionner toute seule et sans attention à la vie, c’est-à-dire à la circonstance, au présent, au besoin, aux autres. C’est ainsi aussi que la « vie » elle-même, qui pouvait apparaître en 1896 comme une contrainte générale et extérieure (il faut bien vivre) implique aussi une activité souple et créatrice ; le « vivant » entre ainsi dans la pensée de Bergson, et annonce cette fois le livre de 1907. Le Rire est bien loin d’être une simple application ; avec les autres essais de cette période intermédiaire, et plus encore qu’eux, il est une œuvre à part entière, et une étape décisive dans la pensée de Bergson.

Pourquoi rit-on (1) ? Bergson sociologue

Mais ce qui le montrera mieux encore, c’est la première réponse à la question qu’appelle immédiatement le comique : pourquoi rit-on ?


Il ne suffit pas, en effet, de dire de quoi on rit. Pourquoi le dérèglement mécanique du corps ou de l’esprit d’un homme en fait-il rire un autre, ou (car c’est la thèse de Bergson) plusieurs autres ? C’est ici la grande nouveauté de ce livre de 1900, qui anticipe sur une philosophie morale, sociale et politique qui ne viendra dans l’œuvre de Bergson que bien plus tard (en 1932) et qui la relie déjà aux grandes doctrines sociologiques de son temps, du moment 1900. De fait, selon Bergson, si l’on répond à ce dérèglement par le rire, c’est pour une raison tout à la fois vitale et sociale. Le rire est le comportement corporel que la vie utilise pour châtier le personnage comique et le rappeler à la norme que la société incarne et applique. Dès les premières pages, redoutablement sérieuses, et même sévères, du livre, le rire apparaît comme intellectuel, excluant tout sentiment (notamment la pitié)et collectif, excluant l’individu comique au nom d’un groupe qui doit préserver sa vie et sa norme. Le rire est donc déjà, comme le seront l’obligation, la discipline (et aussi la fabulation, le mythe), dans Les deux sources de la morale et de la religion, la réponse de la vie et de la société à a particularité qu’a l’homme de pouvoir s’affranchir d’elles : il est une réponse à l’intelligence et à la liberté, autant qu’au mécanique et au dérèglement. Il est une force et une sanction. Bergson est ici un sociologue inattendu, à mi-chemin de « l’obligation »de Durkheim et de « l’imitation » de Tarde, les deux grands contemporains ; le rire est une norme qui se propage, une obligation, pour ainsi dire, contagieuse.


Mais si on en restait là, on risquerait d’avoir une réponse elle-même mécanique à la mécanisation de la vie. Il faut donc aller plus loin.

De quoi rions-nous (2) ? Bergson philosophe de l’art

De fait, l’art de Bergson dans Le Rire consiste à montrer que les « procédés de fabrication » du rire, loin de se limiter au spectacle contingent d’un comique de rencontre, donnent lieu, justement, à un art et même à une série d’arts tout à fait spécifiques chez l’homme, de la plus élémentaire machine comique (le pantin à ressort) à la plus « fine comédie »dont le sommet est pour lui, aux confins du tragique, Le Misanthrope de Molière.


C’est que, justement, la comédie se situe au carrefour de deux concepts de l’art, tous les deux essentiels. Il y a les artifices du comique, qui sont au service de «la vie »; et il y a tout au contraire l’essence profonde de l’art, que l’un des passages les plus importants du Rire (p. 115 sqq.) définit justement par opposition à la vie, par la saisie des choses et des êtres réels, individuels, temporels, que nous masque notre perception habituelle, spatiale, sociale, vitale. De ce fait, la comédie est un art mixte par excellence, elle est le sommet de l’art pratique et social de la punition ; elle « châtie les mœurs »; mais elle peut aussi être déjà du côté de l’individu, de la pitié et de la liberté, comme c’est le cas justement des grandes comédies de Molière, qui décrivent à la fois des types comiques et des individus déchirés. Bergson dirait comme Rousseau qu’Alceste aurait dû être un personnage tragique, donner son nom propre à la pièce mais qu’il « fallait faire rire le parterre »(voir le texte dans le dossier, ci-dessous, p. 301 sqq.), et ainsi donner son trait générique de caractère en ridicule. Mais quoi qu’il en soit de ce point, Le Rire déborde largement son objet ponctuel, pour être sans aucun doute l’une des pièces majeures de la philosophie bergsonienne de l’art, qui affleure dans tous ses livres, et qui entre aussi en relation avec les autres grandes doctrines de ce moment essentiel de la pensée philosophique (le dossier, cette fois encore, le montrera amplement).


Surtout, c’est bien la progression souple du livre, et de sa « formule »,d’exemple en exemple, qui attestera ainsi du caractère vivant de sa pensée, ramassant au fur et à mesure les enjeux les plus profonds et les plus graves. C’est ce que l’on doit souligner pour finir.

Pourquoi rit-on (2) ? Bergson moraliste

Il va de soi en effet à la lecture du livre que, plus même que sociologue, Bergson y est sans doute, avant tout, moraliste. Ce n’est donc pas un hasard si le livre, comme d’ailleurs celui de Freud cinq ans plus tard, se termine sur une étrange note « d’amertume » (p. 153).


Bergson est même ici deux fois moraliste : il décrit les ridicules, et critique aussi les rieurs, les premiers sont distraits, les deuxièmes sont cruels, les premiers perdent l’attention à la vie, les deuxièmes l’attention à autrui, et à eux-mêmes, au nom de la vie, ou d’un certain aspect de la vie. Progressivement, avec l’approfondissement du comique qui ne se « plaque » plus, mais « s’insère », « s’insinue » (il faudrait suivre ici toute la précision du vocabulaire employé), on sent que c’est de notre liberté qu’il est deux fois question. Tout d’abord parce qu’elle est menacée par la raideur du mécanique, mais aussi, et plus encore, parce qu’elle peut être tournée en comique par les procédés des rieurs, qu’il faut mettre de son côté ;le châtiment peut même être métaphysique : c’est à la liberté qu’on ne croira plus si tout nous paraît régi par des fils comme les actes des « marionnettes » (comme dans la plus belle page, à nos yeux, du livre, p. 60-61), c’est la pensée qui ne sera plus possible si on la réduit à des recettes et à des systèmes. C’est donc bien sur le comique, et non pas sur toute forme de rire que porte le livre de Bergson. On lui a parfois reproché, bien injustement, de ne pas connaître le rire généreux, humain, ni même le « sourire »,l’humour, l’esprit. Or, non seulement Bergson en parle, non seulement il en use, mais on comprend que si son objet est le comique c’est parce qu’il fallait en dégager l’essence pure, qui comporte une dimension morale essentielle. Qu’à côté du comique il y ait le rire joyeux, la joie même qui accompagnera la nouveauté des rencontres et des relations individuelles, non seulement c’est possible, mais c’est réel. Mais il fallait méditer sur l’amertume du rire « spécialement provoqué par le comique » (avec ses enjeux politiques non moins cruels, que connaissait bien Freud) pour comprendre la plénitude de la joie qui de son côté résulte des émotions profondes, et qui saisit elle aussi, mais de manière ouverte, le corps individuel et social. C’est le rire qui échappe sans que l’on sache pourquoi, entre deux regards, ou entre deux voix, et qu’aucun procédé ne commande, mais qui nous délivre.

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