Introduction aux données critiques sur le rire
Un article de Puf.
Par Guillaume Sibertin-Blanc

Introduction au dossier critique
Ce dossier propose un certain nombre d’outils susceptibles d’accompagner et de prolonger la lecture du Rire de Bergson. On y trouvera successivement : un appareil de notes, un index (des noms, des notions, des images et des exemples), une table analytique, une anthologie de « lectures », une bibliographie.
Notes
L’appareil de notes vise deux objectifs principaux. Il s’emploie en premier lieu à mettre en valeur l’originalité de la solution apportée par Bergson dans cet ouvrage à une question théorique précise – la raison du « rire spécialement provoqué par le comique » –, en explicitant son inscription dans son milieu historique d’élaboration, c’est-à-dire en soulignant la portée dialogique, le plus souvent critique, avec d’autres théoriciens du rire et du comique, philosophes, esthéticiens et psychologues de son temps. D’où un double registre de notes : à des notes « externes », renvoyant aux interlocuteurs implicites qui permettent de contextualiser l’analyse bergsonienne et d’en appréhender, tant sur le plan méthodologique que théorique, les enjeux critiques, répondent des notes « internes » signalant la manière dont ces dialogues externes se réfléchissent dans la composition de l’ouvrage, dans le développement de ses thèses principales, parfois dans le traitement local de tel ou tel exemple particulier.
Mais l’articulation même de ces deux premières dimensions, interne et externe, en justifie une troisième reconduisant l’originalité de la solution que Bergson apporte à la question du rire à la manière dont il pose le problème sous-jacent, qui décide et de cette question et de cette solution : produire l’articulation qu’elles appellent entre une philosophie de la vie dans ses dimensions tant biologique que psychologique, une philosophie sociale, et une philosophie de l’art. Or ce problème se singularise, non seulement à travers la confrontation avec d’autres théories du rire et pour ainsi dire du dehors, mais du dedans par l’ engagement inédit, auquel l’étude circonstanciée du comique donne l’occasion, de certaines des décisions les plus profondes de la pensée bergsonienne elle-même. Suivant cette troisième dimension, outre les notes externes et internes, un jeu de notes « transversales » souhaite attirer l’attention sur le fait que la singularité de cet ouvrage ne réside pas au-delà ou par-delà le reste de la philosophie bergsonienne, qu’elle tient au contraire à son appartenance pleine et entière, tant à ses intuitions décisives qu’à la chaîne des livres qui en ont actualisé les mouvements, renouvelé les problèmes et marqué les tournants. Original par son objet et sa facture, Le rire n’est nullement un apax dans l’œuvre bergsonienne ; plus ouvert peut-être que tout autre à une lecture non philosophique, et lui-même très discret sur son propre horizon doctrinal, il n’en est pas moins étroitement lié tout d’ abord aux deux grands livres qui le précèdent : l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), dont il réactive la description de l’organisation des états de conscience, ainsi qu’une théorie de la liberté qui fait constamment entendre ici, en arrière-plan de toute l’analyse des formes de comique, le contrepoint d’ un sérieux de l’ existence, d’un «élément tragique » même de notre vie ; Matière et mémoire (1896), dont il enregistre la conception du corps vivant comme montage d’habitudes ou mémoire machinale, la théorie des « plans de conscience » et ses implications pour la compréhension de la formation des idées générales et des associations d’idées, et fondamentalement, la thèse de la dualité de la matière et de la mémoire et le problème réel, c’est-à-dire immanent à notre vie, de leur unification : celui de l’« attention à la vie ». Mais l’appareil de notes signale également, plus ponctuellement, la manière dont Le rire, prolongeant des thèses biologiques, psychologiques et métaphysiques mises en place dans les livres antérieurs, les ouvre sur des perspectives ultérieures de l’œuvre, par exemple sur le rapport de l’ intelligence et de la vie qui sera thématisé pour lui-même dans L’évolution créatrice, ou encore sur la théorie des « sociétés closes » et la question de l’immanence de la vie sociale à la conscience et à la vie individuelles, qui seront développées dans Les deux sources de la morale et de la religion. Pour ces différents renvois, nous mentionnons la pagination des ouvrages de Bergson dans la collection « Quadrige » aux PUF.
Tel est, en somme, le principe qui a présidé à ce système d’ annotation et qui, en guise d’une double invitation au lecteur, suffit à en définir l’objectif : situer Le rire dans la série des grands livres de l’œuvre de Bergson, et partant, le replacer dans l’ unité dynamique du bergsonisme pour inviter à faire de cet essai un point de vue d’évaluation des effets du bergsonisme dans son ensemble dans le problème particulier du rire et du comique et, à travers lui, dans le champ des savoirs psychologiques et esthétiques où il a été posé, mais par là aussi pour inviter à y reconnaître un moment important dans l’évolution interne de la pensée bergsonienne, au regard des prolongements imprévisibles qu’ il donne à ses moments antérieurs, et des premières incursions qu’il opère dans des problèmes qu’il appartiendra à l’avenir de l’œuvre de refondre.
L’appareil de notes signale enfin les variantes, mineures le plus souvent, entre la première parution du Rire en articles séparés (A), la 1e édition (1900) (I), et la 23e édition (1924) (II). Le texte reproduit ici est celui de l’édition de 1941 aux Presses Universitaires de France, chiffrée édition 57, qui reprend la 23e édition en impression resserrée VIII-160 p. et dont la pagination est conservée.
Index
Ne figurent dans l’Index des noms que les occurrences des auteurs expressément mentionnés par Bergson ; n’y sont donc pas reprises celles qui interviennent dans nos propres notes. Pour l’ intégralité des occurrences, comprenant par exemple celles d’œuvres dont les auteurs ne sont pas nommés, on se rapportera à l’Index des exemples. Quant aux auteurs figurant dans la bibliographie établie par Bergson dans la Préface, l’Index des noms ne recense que ceux à nouveau évoqués dans le corps de l’ ouvrage.
A un Index des notions, destiné à faciliter la circulation dans le réseau conceptuel du Rire et son croisement avec la conceptualité du bergsonisme dans son ensemble, sont joints un Index des exemples et un Index des images dont le statut répond à la pratique et à l’écriture philosophiques inventées par Bergson dans l’Essai (on se rapportera utilement sur ce point aux explications d’ A. Bouaniche, in H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, 2007, Introduction du « Dossier critique »), et dont il fera la théorie, trois ans après Le rire, dans son « Introduction à la métaphysique ». L’essai sur le comique témoigne excellemment du rapport interne des notions conceptuelles aux images et aux exemples, qui ne viennent jamais simplement illustrer une analyse, remplir une classification formelle, ou donner un contenu particulier à une catégorie générale, mais qui satisfont au contraire une conception intensive du concept dont le travail exige de suivre les articulations fines de l’expérience concrète, tant pour respecter les continuités de sens à travers la multiplicité de ses métamorphoses que pour discerner les tendances hétérogènes qui s’y mêlent. Les exemples recensés ici de procédés, de situations ou d’ images comiques, signalent ainsi autant de « cas » du concept, c’est-à-dire d’événements intensifs modulant la variation continue du sens du comique immanent aux états de chose et de conscience, et qui marquent chaque fois le passage l’un dans l’autre de l’émotion comique que nous faisons dans les expériences de la vie et de l’art, et du concept du comique que Bergson nous aide à créer dans la pensée.
Table analytique
La parution préalable en articles séparés n’y change rien : comme tous les livres de Bergson, Le rire est d’une construction précise et minutieuse, dont le principe d’organisation et de partition est lui-même thématisé dans l’ouvrage et met en œuvre une intuition fondamentale du bergsonisme : reprenant une typologie admise des « catégories » de comique, qui donne au livre son architecture générale, Bergson refuse d’y voir une classification taxinomique abstraite et figée ; il s’emploie au contraire à les replacer dans une série de gradation intensive dont ces catégories sont seulement des coupes ou des formes transitionnelles. Une telle ligne de variation vise simultanément à respecter la multiplicité indénombrable des figures du risible et de nos manières de rire, et à dégager l’unité de signification du comique « pur »,c’est-à-dire saisi à sa source et dans sa direction la plus propre, le sens singulier ou sui generis qu’ il prend dans les émotions et les perceptions risibles. La table analytique proposée ici en complément de l’elliptique table des matières figurant en fin de volume, s’ attache à mettre valeur ces deux dimensions dont les exigences combinées fixent à la construction de l’ argumentation bergsonienne les conditions de sa rigueur.
Nous conservons la numérotation des chapitres et des principales sections de chapitre en chiffre romain. Mais Bergson utilisant à nouveau des chiffres romains pour marquer des partitions internes aux sections, nous leur substituons, pour une meilleure lisibilité, la notation par lettre : A/… a/… b/… B/…
Lectures
L’anthologie de « Lectures » propose deux sélections de textes de longueur inégale, qui visent à apporter quelques éclairages latéraux sur l’analyse bergsonienne du comique et du rire spécifique qu’il provoque. Sous l’intitulé« Sources et interlocuteurs », la première présente des extraits d’articles ou d’ouvrages antérieurs au Rire, dont certains figurent dans la bibliographie dressée par Bergson pour la première édition, dont d’autres, sans être mentionnés par l’auteur lui-même, mais selon toute vraisemblance connus de lui, permettent de contextualiser certains aspects de son analyse et d’en cerner les enjeux dialectiques. Chacun de ces extraits est introduit d’une brève note introductive en ce sens ; et dans cet esprit encore, la plupart d’entre eux sont appelés par l’appareil de notes. La seconde présente quelques témoignages de la réception et de la postérité de ce livre, à travers les débats que l’analyse bergsonienne du rire a pu susciter dans les trois domaines qu’elle a justement tenté d’ articuler, de l’ art, de la psychologie, et de la sociologie du comique.
Bibliographie
La bibliographie figurant en fin de volume comporte trois volets. Le premier se borne à rappeler l’ensemble des livres qui composent l’œuvre de Bergson, ainsi que les sélections d’écrits et de lettres édités par André Robinet, et de cours édités par Henri Hude aux PUF. Le second rassemble les textes de Bergson ayant trait au Rire, à sa préparation, à sa composition, et à ses suites ; on y trouvera donc rassemblés les premiers témoignages de la réflexion bergsonienne sur le rire et sur le comique, les articles souches du livre, les textes ultérieurs de Bergson, lettres et articles revenant, souvent en réponse à des objections, sur son ouvrage pour en souligner tel ou tel aspect. Y sont mentionnées en outre les références précises des ouvrages recensés par Bergson dans les deux bibliographies successives du livre.
Le troisième volet comporte enfin trois séries de textes relatifs au Rire : recensions témoignant de la réception immédiate de l’ouvrage ; études qui lui sont spécialement consacrées ; autres travaux s’y rapportant à quelques égards, et susceptibles d’ en éclairer le contenu et les prolongements. La liste n’en est pas exhaustive ; elle vise surtout, ici encore, à fournir un instrument de travail assez suggestif de la diversité des pistes de réflexion que cet ouvrage a pu, et peut encore, contribuer à nourrir.
Signalons enfin que nous avons renoncé à alourdir cette bibliographie en lui adjoignant les références d’ ouvrages auxquels Bergson, sans les mentionner explicitement, paraît parfois faire allusion dans le courant de son analyse, et qui sont susceptibles d’en préciser les enjeux critiques et positifs. Pour celles-ci, nous renvoyons à l’appareil de notes.
Remerciements
Nous remercions Frédéric Worms, pour la confiance qu’il nous a témoignée et qui a porté ce travail. Nos remerciements vont également à Armelle Talbot, Arnaud Bouaniche et Arnaud François, pour leurs conseils avisés, et leur si précieuse amitié. Nous remercions enfin Michel Prigent et les Presses Universitaires de France qui ont pris l’initiative de cette réédition, et en ont accompagné la réalisation.

