Présentation de l'évolution créatrice
Un article de Puf.

Par Frédéric Worms
Sommaire |
Introduction
« L’Évolution créatrice ! »
Le simple titre du livre que Bergson publie en 1907 ne suscite-t-il pas, aujourd’hui, un double sentiment, sans doute irrésistible ?
Il semble garder tout d’abord, qu’on le veuille ou non, quelque chose de triomphal, quelque chose de la déclaration ou de la revendication qu’il a bien dû être, au seuil d’un nouveau siècle. Le trouble jeté dans les esprits par L’Origine des espèces de Darwin, publié l’année même de la naissance de Bergson (1859), et vulgarisé ensuite sous le nom de théorie de « l’évolution », ne semble-t-il pas se renverser soudain par la magie de ce simple adjectif : « créatrice » ? Ce qui vient aussitôt à l’esprit, en tout cas, c’est une image fameuse, sortie du livre pour devenir la marque de Bergson et de toute une époque, celle de « l’élan vital », avec ses enthousiasmes et peut-être aussi ses frissons, image qui lança la « querelle du bergsonisme » dans toute l’Europe, et au-delà, jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins. Même après cette guerre, même après les ambiguïtés parfois graves rencontrées par cet «élan », Bergson ne cherche-t-il pas à le relancer encore, en publiant un recueil intitulé cette fois L’Énergie spirituelle (1919) ?
Mais justement, n’aura-t-on pas aussi, du coup, un mouvement de recul ? L’Évolution créatrice ne fut-il pas aussi le livre le plus controversé de Bergson, dans sa confrontation même avec la science ? Comment peut-on accoler ainsi deux notions apparemment incompatibles, l’évolution et la création, au risque de brouiller un conflit grave qui ne cesse de revenir, aujourd’hui encore, entre une théorie scientifique avérée, celle de l’évolution ou plutôt de la sélection naturelle, et ce qui est tout le contraire, une idéologie pure et simple, le « créationnisme » ? Certes, disons-le tout de suite, c’est justement le « défi » lancé par ce titre, comme le relevait déjà Henri Gouhier : refuser non seulement de penser l’évolution sans une création, imprévisible et nouvelle, mais aussi de penser cette création en dehors de l’évolution, de manière immanente et empirique ! Pourtant, même ainsi précisé (et c’est capital), le débat reviendra : un tel défi peut-il être relevé, sans contredire la science ? Bergson s’est-il donné les moyens de cette démonstration ? à défaut, n’a-t-il pas en effet, par l’image de « l’élan vital » entre autres, couru les risques qu’on lui a bien souvent reprochés par la suite, de sorte que le sommet du « bergsonisme », que fut ce livre, coïncida aussi, plus discrètement, avec le début d’une critique qui s’amplifiera ensuite, après la guerre ?
Le but de la présente édition n’est certes pas de répondre à ces questions à la place du lecteur. Il consiste au contraire (comme pour les autres volumes de cette série) à lui donner tous les moyens pour le faire, et cela de deux façons :
- en lisant le texte de Bergson, tout d’abord, par lui-même et dans son entier. Celui-ci est donc présenté ici comme dans son édition originale. Les notes de l’éditeur sont toutes renvoyées dans le « dossier » qui suit le texte, lequel garde en outre du même coup la pagination des précédentes éditions de référence, dans la même collection. Rien ne remplacera cette lecture ;
- en entrant ensuite dans le détail d’une argumentation et d’un débat, éclairés ici par une annotation extensive, informative, et rigoureuse, travail dont tous les lecteurs de Bergson ressentaient la nécessité, et qui est effectué ici pour la première fois. Aux notes elles-mêmes s’ajoutent d’ailleurs des renvois, notamment internes, par un jeu d’index, quelques extraits de lectures majeures, et une bibliographie commentée.
Ainsi, tout comme le livre est fait d’une intuition simple et de ses multiples effets dans le champ du savoir, de même la lecture pourra tout à la fois entrer dans l’une et établir les autres, avant de répondre aux étonnements qu’ils pourront soulever. Ces deux tâches sont en outre, on l’a vu par ce qui précède, plus nécessaires encore pour L’Évolution créatrice que pour tout autre livre de Bergson. Plus encore que pour tout autre, il faut le relire et le discuter pour lui-même.
Le présent Avant-propos devrait donc s’en tenir là, rendu doublement superflu, d’abord et avant tout par le texte, par le livre, mais aussi par les notes, et le dossier.
Mais puisque par sa force même le livre a suscité des effets qui en sont venus à faire obstacle à sa lecture, on tentera seulement ici de donner de brèves indications qui permettent d’y entrer à nouveau, concernant à la fois son intuition précise sur la vie, son lien avec l’intuition centrale de toute la philosophie de Bergson, à savoir, la durée, enfin sa place dans une histoire et la singularité de son écriture, quatre aspects certes indissociables dans le livre même, qui sont en outre autant de lignes de force du dossier, et dont on ne dira donc un mot ici que pour introduire à l’un et à l’autre, par-delà les obstacles qui nous en séparent.
La vie
Il ne s’agit certes pas de contredire entièrement l’enthousiasme suscité par le titre du livre et renforcé par l’image de « l’élan vital ». L’évolution des espèces vivantes atteste bien, selon Bergson, d’une « création » et nous permet même de penser celle-ci, dans tous les domaines de notre vie et de notre connaissance, où elle nous échappe trop souvent ! C’est toute la philosophie qui en sera changée.
Mais cela ne peut être acquis d’un coup et dans la simplicité d’une formule qui rendrait, pour le coup, le livre inutile. De fait, on pourrait résumer le problème de L’Évolution créatrice ainsi, selon nous : la vie, telle qu’elle se présente dans notre expérience, ne renvoie pas à une création « transcendante », elle ne renvoie pas même seulement à une création « immanente » et pure, mais à une création limitée ou « finie », qui rencontre en outre des obstacles, et même qui rencontre des obstacles tels, qu’ils la renversent dans une direction absolument opposée et qui la rend presque impossible à concevoir !
Si l’on ajoute (comme le fait Bergson dès l’Introduction du livre) que notre connaissance, y compris quand elle porte sur la vie, est le résultat, aussi élevé soit-il (et c’est le plus élevé de tous), de cette direction opposée à la vie, on aura tout le problème du livre, dans sa relation avec la science. Il faut tout à la fois fonder, critiquer, et dépasser la science de la vie :
- la fonder, puisqu’elle étudie de manière parfaitement rigoureuse un aspect de la vie, qui résulte des obstacles qu’elle rencontre, et notamment de la matière ; sur ce plan la théorie de « l’évolution » n’est pas seulement incontestable, elle représente un progrès majeur que Bergson ne conteste jamais ;
- la critiquer, puisqu’elle ne peut tout expliquer, et qu’un écart subsiste avec son objet, qui renvoie à cette part initiale de mouvement et de création ;
- tenter enfin, si l’on veut comprendre entièrement la « signification de la vie », de la dépasser, en remontant à ce mouvement et même à son retournement dans la direction contraire dans notre vie elle-même.
On ne peut aller plus loin ici. Disons seulement que c’est avec cette précision qu’on comprendra le mouvement progressif du livre, qu’il faut lire pour lui-même, de chapitre en chapitre, et aussi la précision de son débat avec la science, que l’un des apports principaux du dossier consiste à éclairer. On aura, du moins, dépassé l’image simple et pourtant fondamentale de « l’élan vital », sur laquelle Bergson aura lui-même dû revenir dans le prochain de ses grands livres.
La durée
Mais on comprend du même coup en quoi le problème de la vie, qui est bien l’objet propre de L’Évolution créatrice, porte et reprend en lui la question qui est celle de toute la philosophie de Bergson, à savoir celle de la durée, ou plutôt de la distinction entre la durée et ce qui s’oppose à elle et la trahit le plus souvent dans notre connaissance, l’espace.
Le livre de 1907 vient en effet aussi renouveler de l’intérieur une philosophie qui s’était déjà inscrite dans deux précédents ouvrages : l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) et Matière et mémoire (1896). Mais il ne le fait pas dans le sens que l’on croit généralement.
On pourrait croire en effet (et c’est un autre obstacle à la lecture, ou le même, vu sous un autre angle), que Bergson se contente d’appliquer à la vie la « durée » qu’il avait déjà vu à l’œuvre dans notre « conscience », dans notre « esprit » et même, à un degré moindre mais irrécusable, dans la « matière ». La durée trouverait ainsi dans la vie et son «élan » un appui biologique, et même cosmologique, elle nous inscrirait dans l’être et dans l’histoire de l’univers, la vie comblant ainsi, d’ailleurs, le vide qui subsistait entre la matière et l’esprit. Ce serait une extension métaphysique qui n’attendrait plus, pour s’achever, que l’ouvrage de 1932, Les deux sources de la morale et de la religion.
Or, si tel est en partie le cas, c’est aussi l’inverse qui se produira dans L’Évolution créatrice. Autrement dit, pour la première fois, avec la vie, et son retournement interne, c’est aussi l’espace, et donc l’intelligence et la science qui trouveront leur fondement dans l’être et dans l’univers. Le problème que posait l’intuition ou la distinction initiale de la philosophie de Bergson se trouve enfin résolu : cette distinction n’oppose pas seulement un être réel, la durée, et une connaissance illusoire, même si elle est utile, l’espace, mais bien deux aspects de la réalité, qui s’unissent et s’opposent dans chaque être et aussi dans chaque connaissance.
Il fallait insister sur ce point, pour lever l’obstacle apparent d’une durée et d’un esprit qui, là aussi, triompheraient en quelque sorte sans obstacle. Mais une fois qu’on aura retrouvé cette dualité profonde, on pourra comprendre en quoi, en effet elle s’oppose à une autre, celle de l’être et du néant, en quoi la « création » avec son opposé transforme tous les problèmes, et permet aussi ce « coup d’œil » sur « l’histoire des systèmes » qui avec ses conséquences tout à fait générales font l’objet du quatrième et dernier chapitre du livre. Au-delà donc d’une portée interne à l’œuvre de Bergson, qui sera amplement lisible dans le dossier de l’ouvrage, avec ses nombreux renvois, c’est bien de cette portée historique que l’on peut encore dire un mot.
L’histoire
On ne peut en effet réduire la portée historique de L’Évolution créatrice ni à sa réception initiale, aussi enthousiaste ait-elle été, avec des effets dans tous les domaines de la culture, de l’art à la religion en passant par la politique, ni à sa critique ultérieure, dans ses aspects les plus extérieurs.
Il importerait d’abord, au contraire, de comprendre comment ce livre se situe au cœur d’un moment philosophique décisif, dont il constitue même comme le point central, ou le retournement, comment aussi, explicitement ou implicitement, et au-delà des mots d’ordre dans un sens ou dans l’autre, il irrigue les questions les plus profondes du XXe siècle.
Une fois de plus, tout tournera autour, non pas de l’affirmation pour ainsi dire unilatérale de la durée, de la vie ou de la création, mais du lien entre cette affirmation et une critique, qui est aussi un fondement, de l’espace, de l’intelligence, ou de la science et d’ailleurs de la technique, la notion bergsonienne de « l’homo faber » restant dans le siècle comme l’un des grands héritages tacites de ce livre, et la philosophie de Bergson étant, sur ce point comme sur d’autres, l’autre grande doctrine du siècle avec celle de Heidegger.
On mesure encore trop mal à quel point la force même du débat public suscité par le livre sur le moment a pu masquer sa relation avec les doctrines contemporaines de Nietzsche ou de Husserl, mais aussi de James par exemple, et ce qui a pu en être repris dans le moment suivant, non seulement chez Heidegger même, mais en France chez Sartre ou Merleau-Ponty, ou encore chez Canguilhem, après une critique initiale, sans parler de Wahl, Jankélévitch, ou Minkowski, et ensuite de Deleuze. De ce point de vue aussi, les éléments du dossier permettront de commencer une discussion qui conduirait aux enjeux du moment présent, aujourd’hui.
Mais encore une fois, rien ne remplacera, tout d’abord, la lecture du livre lui-même.
L’écriture
Une dernière remarque s’impose cependant, avant d’y revenir. C’est justement, là aussi, de ne pas se contenter de caractériser ce livre, dans son écriture même, par le génie littéraire qu’elle manifeste pourtant et qui valut à son auteur, en 1927, le prix Nobel de littérature.
C’est que la force de cette écriture ne consiste pas seulement dans la séduction d’un style mais aussi dans la précision qui en est inséparable, dans l’expression et la composition, les concepts et la structure, de l’ouvrage. Chacun pourra le vérifier, non seulement donc en suivant comme par la main un mouvement fluide et rigoureux, mais aussi en tissant, avec l’aide des index par exemple, le fil des images et celui des notions, des exemples et des arguments, que le dossier aide à ressaisir.
Sur ce plan comme sur les autres donc, et pour résumer tout ce qui précède, on pourra dire de L’Évolution créatrice ce que Bergson lui-même disait de l’infini, ou plutôt d’un infini : « ce qui se prête en même temps à une appréhension indivisible et à une énumération inépuisable est, par définition même, un infini » (PM, « Introduction à la métaphysique », p. 180). Ou encore, dans le livre même, de l’œil : « deux points sont également frappants dans un organe tel que l’œil : la complexité de la structure et la simplicité du fonctionnement » (p. 89). Et finalement de la philosophie elle-même, comparée à la fois à la vie et à l’écriture : « de même que l’impulsion donnée à la vie embryonnaire détermine la division d’une cellule primitive en cellules qui se divisent à leur tour jusqu’à ce que l’organisme complet soit formé, ainsi le mouvement caractéristique de tout acte de pensée amène cette pensée, par une subdivision croissante d’elle-même, à s’étaler sur les plans successifs de l’esprit, jusqu’à ce qu’elle atteigne celui de la parole. (…). Tel est le processus de la parole. Et telle est aussi l’opération par laquelle se constitue une philosophie » (PM, « L’intuition philosophique »,p.133-134).

