Introduction aux données critiques de L'évolution créatrice
Un article de Puf.
Méthode
Notre méthode d’édition tient tout entière en deux principes : favoriser la lecture du texte et la recherche à son sujet, mais sans les prédéterminer. Car il nous a semblé, à réaliser le présent travail, que ces deux exigences étaient compatibles, sinon en principe et immanquablement, du moins en fait et dans la plupart des cas. Elles ont présidé à l’élaboration de nos notes, de nos index, de notre table analytique, de notre anthologie de « lectures » et de notre bibliographie.
Notes
Tout d’abord, nous avons tenté d’établir, pour nous-mêmes, une distinction rigoureuse entre l’annotation, qui était notre tâche, et le commentaire, dont il ne pouvait être question ici. Il résulte de cette distinction que nous avons limité les notes proprement philosophiques, pour ne les maintenir que dans deux types de cas principaux : lorsqu’il s’agit de signaler la première apparition d’une notion décisive, et lorsqu’un argument de Bergson est un peu difficile, de sorte que la suite de la lecture pourrait elle-même s’en trouver embarrassée. Dans tous les autres cas, nous avons préféré laisser le lecteur « aux prises » avec le texte, afin de maintenir, à celui-ci, son caractère essentiel de nouveauté.
En revanche, nous avons été extrêmement prodigue de renvois internes au livre ou à l’œuvre de Bergson en général, dans des notes qui, à cet égard, viennent compléter le travail des index. Car nous voyons là une exigence découlant du texte bergsonien en sa spécificité. Ainsi que le remarquait Canguilhem, le meilleur commentaire d’un texte de Bergson est souvent un autre texte de Bergson, étant entendu que l’intérêt de tels rapprochements ne consiste pas seulement à faire apercevoir dans quelle mesure un thème tenait « à cœur »à Bergson, ni même à clarifier le propos du premier texte par la reformulation qu’en donne le second – ce qui, du reste, revient à prendre le risque d’«écraser » la singularité du premier –, mais bien dans la différence qui apparaît, dès lors, entre les deux textes. Plus précisément, Bergson, philosophe du mouvant, est pourtant celui qui donnera, invariablement, la même formulation d’une même analyse ou d’un même résultat, la même position d’un même problème : il y aurait là un paradoxe, si le mouvant n’était pas, précisément, ce qui, une fois enserré dans une formule suffisamment suggestive, ne saurait admettre qu’on se rapporte à lui par d’autres termes. A l’inverse, des philosophes de l’Idée varieront inlassablement les définitions ou les descriptions d’une même réalité :c’est qu’elle ne change pas, pendant qu’on tourne autour d’elle, et que le discours peut atteindre adéquatement son essence, au lieu d’avoir à suggérer sa mutabilité. De fait, Bergson passe son temps à renvoyer à des analyses qu’il a déjà menées, au sein d’un même livre ou dans un ouvrage antérieur. Mais, contrairement à ce qui se produit chez des philosophes comme Hegel, il n’accompagne ces renvois d’aucune présentation architectonique de l’ensemble d’un ouvrage donné. De sorte que le lecteur est souvent désorienté, pour ne pas dire désemparé, et passe de longs moments à la simple recherche d’occurrences, ce qui est autant de perdu pour l’analyse conceptuelle. Nous nous appuyons ici sur notre propre expérience de lecteur de Bergson, et nous avons usé de tous les moyens pour que les futurs lecteurs puissent se concentrer, d’emblée, sur ce qui importe.
Favoriser la lecture et la recherche, c’est aussi rédiger des notes sur les références scientifiques que Bergson mentionne en bas de page. Lorsque Bergson renvoyait à un article de biologie ou de physique, il invitait réellement le lecteur à se reporter à ces textes, loin de se contenter d’indiquer la source où il avait puisé un exemple, une analyse ou un raisonnement. On s’en aperçoit, par exemple, au fait que certains développements qu’on trouve dans la littérature consultée par Bergson structurent souterrainement ses développements mêmes. On constate également, à approfondir cette littérature, que Bergson a opéré de véritables choix, et qu’il n’a renvoyé qu’aux textes qui lui paraissaient décisifs ou dans lesquels il pouvait retrouver des conceptions approchantes des siennes. S’il s’attendait à ce que nous lisions, nous aussi, ces textes, c’est qu’ils sont inséparables du livre : celui-ci entendait prendre position dans les débats biologiques contemporains, en y faisant valoir un point de vue philosophique, et il s’appuie sur un ensemble de faits très précis qui, comme tous les faits, sont soumis à une interprétation changeante, au gré des positions de problèmes scientifiques. Mais une telle lecture systématique des sources de Bergson fut, à notre connaissance, très peu opérée, et elle avait de moins en moins de chances de l’être, au fur et à mesure que ces sources devenaient caduques et difficiles d’accès. Nous avons donc extrait, des références mentionnées par Bergson, ce qui nous paraissait indispensable à l’intelligence de L’évolution créatrice, ce qui, nous n’hésiterions plus à le dire, est partie intégrante de l’ouvrage. Mais aussi, puisque L’évolution créatrice prend place au sein de débats déjà constitués et vise, autant qu’il est possible, à les reconfigurer, nous avons cherché à reconstituer ces débats, à faire sentir les changements de positions de problèmes et à délimiter les positions adoptées par les différents protagonistes. Cela explique que nous n’ayons pas hésité à indiquer les orientations des revues consultées par Bergson, le nom de leurs directeurs, les positions institutionnelles des auteurs des articles ou des ouvrages, leurs rapports entre eux, etc. Ce qui, espérons-nous, présentera également comme avantage latéral de rendre un peu de «vie »à ces débats, qui ont véritablement nourri L’évolution créatrice. La difficulté devenait alors, bien entendu, de placer une limite à cet approfondissement, d’éviter les répétitions, et la prolifération des renvois de note à note. D’une manière générale, nous nous en sommes tenu à ce qu’on pourrait appeler le degré nº2 d’approfondissement : si nous avons signalé les rapports entre deux auteurs, textes ou institutions nommés par Bergson, nous nous sommes refusé, le plus souvent, à indiquer les liens entre deux éléments que nous avons introduit nous-mêmes dans l’explication. Par ailleurs, une liste des textes mentionnés en note par Bergson est donnée en bibliographie, ce qui permet de se donner une saisie synoptique des sources du philosophe, et d’apercevoir la présence, parmi ces sources, d’auteurs qui, comme Driesch, ne paraissent évoqués dans le livre qu’en passant.
Enfin, nous nous étions fixé, en commençant ce travail, le principe selon lequel le lecteur devait, à partir d’un paragraphe donné, pouvoir retrouver, grâce à nos notes, tous les textes bergsoniens analogues, et tous les enjeux scientifiques impliqués. Il nous est vite apparu que ce principe conduisait à alourdir considérablement le système de notes, la même série de références devant apparaître, si on le suivait, parfois à deux reprises dans la même page. Nous avons donc opté pour une solution consistant à considérer que l’unité de lecture était, non plus le paragraphe, mais, disons, la petite dizaine de pages, ou la brève séquence argumentative dont l’unité est évidente. Cela conduit à attendre du lecteur une pratique non plus tout à fait ponctuelle, mais bien linéaire de l’ouvrage, au moins pour quelques pages, étant entendu que L’évolution créatrice demande, de toute façon, à être lue intégralement et dans l’ordre de sa rédaction. Il ne s’agissait pas pour nous de réintroduire, à toute force, la «temporalité» dans la lecture du livre, puisque la temporalité linéaire n’est pas nécessairement plus bergsonienne que le principe de la « partie totale » que nous mentionnions plus haut. Dans certains cas rares, nous nous sommes contenté de signaler au début du livre à la fois l’importance d’un thème et ses autres occurrences, en espérant que le lecteur garderait cette remarque en mémoire pour la suite ; dans d’autres cas, pour un thème donné, nous n’avons fait de notes que lors de ses principales occurrences, ces notes renvoyant ou bien à la note initiale, ou bien à l’un des index.
Toujours pour éviter d’alourdir l’appareil de notes, nous avons laissé de souligner certains thèmes qui méritaient au moins une remarque : nous avons alors songé qu’il était toujours loisible au lecteur de commencer, avant de lire l’ouvrage, par consulter les index, qui acquièrent ainsi une de leurs fonctions philosophiques, à savoir d’attirer l’attention sur certains points.
Index
Arrêtons-nous sur la question des index, qui est décisive pour le dessein d’ensemble de notre édition. Nous proposons, en plus d’un index des noms, un index des notions, un index des exemples et un index des images. La double vertu d’un index est d’être à la fois exhaustif (contenir toutes les notions, exemples et images, et, pour chacun, toutes leurs occurrences), à la fois maniable, au sens où il s’agit d’éviter de placer le lecteur devant un nombre proliférant d’occurrences pour la notion, l’exemple ou l’image qu’il aura choisi. Pour satisfaire à cette double exigence, il est évident qu’un certain nombre de choix s’imposent.
Tout d’abord, au sujet des notions que nous avons retenues : nous avons choisi, en priorité, les grands concepts thématiques de Bergson, c’est-à-dire ceux sur lesquels il se prononce et au sujet desquels, par conséquent, une recherche propre pourrait être menée, qu’il les hérite de la tradition (comme le temps) ou qu’il les crée (comme la durée). Ensuite, nous avons retenu les grands concepts opératoires, c’est-à-dire ceux au moyen desquels Bergson thématise les premiers (la continuité et l’hétérogénéité, par exemple, pour la durée). En troisième lieu, conformément à la perspective générale du présent volume, nous avons intégré tous les concepts scientifiques que rencontre Bergson – restant à déterminer, bien entendu, la limite entre ce qui est « concept scientifique » et ce qui ne l’est pas. Mais il était difficile de ne pas faire figurer certaines grandes notions du bergsonisme qui, pourtant, sont un peu plus effacées dans le présent ouvrage que dans les précédents, surtout en raison du changement d’objet : par exemple, la multiplicité distincte ou, dans une moindre mesure, l’opposition entre la qualité et la quantité. Enfin, nous ne pouvions pas ne pas retenir certaines grandes notions de la philosophie, surtout opératoires chez Bergson : nous avons tenté de nous borner aux cas où Bergson donnait un sens nouveau à ces notions (comme l’universel ou la généralité).
Un autre critère de sélection fut le suivant : nous avons fait appel, une nouvelle fois, à notre propre expérience pour discerner les notions dont le lecteur serait appelé à rechercher les occurrences, en lisant ou après avoir lu L’évolution créatrice, en priorité celles pour lesquelles nous savions cette opération assez malaisée.
Une difficulté particulière existait dans les cas où Bergson présente comme telles des notions appartenant à d’autres auteurs, geste particulièrement fréquent dans L’évolution créatrice, puisqu’un chapitre entier est consacré à l’« Histoire des systèmes ». Nous avons pensé que le lecteur se reporterait, en priorité, à l’index des noms. Mais nous avons tout de même maintenu certaines de ces notions, soit que Bergson les fasse intervenir sans les rapporter explicitement à leur auteur (ainsi de l’« harmonie préétablie » leibnizienne au troisième chapitre), soit qu’un débat proprement bergsonien nous paraisse s’instaurer autour de leur pertinence (ainsi de la matière aristotélicienne).
Il est parfois malaisé de déterminer si un terme ou une expression correspond à une notion, une image ou un exemple. Ici encore, un certain nombre de choix durent être faits, sans doute en partie contestables, comme est tout choix. Ainsi, nous avons mis « régénération » dans l’index des exemples, parce que Bergson, nous a-t-il semblé, considérait surtout ce phénomène comme un exemple d’autre chose –à savoir de la recherche, par des moyens divergents, d’un effet donné, recherche qui est propre à la vie –, bien qu’il lui concède une pertinence notionnelle et scientifique propre. Nous ne saurions donc trop encourager le lecteur à circuler d’un index à un autre, pour espérer trouver, dans l’index des images par exemple, un thème qu’il s’attendait à rencontrer dans l’index des notions ou dans l’index des exemples. Mais dès que ce fut possible, nous avons soigneusement distingué entre les occurrences d’un thème en tant qu’exemple, ses occurrences en tant que notion et ses occurrences en tant qu’image. Ainsi, le même terme pourra figurer dans plusieurs index, mais avec des renvois paginés différents. Enfin, à l’inverse, certaines images ont été délibérément laissées dans l’index des notions, parce qu’un effet philosophique, avons-nous pensé, pouvait s’ensuivre : ainsi, l’intelligence est souvent comparée à une « solidification » qui se serait opérée au centre du fluide que serait la vie ou l’intuition : en plus de les mentionner dans l’index des images, nous avons inclus ces occurrences métaphoriques de la solidification dans l’entrée « solide » de l’index des notions, parce que l’intelligence a précisément pour fonction, nous dit Bergson, de penser le solide inorganisé.
Ce dernier problème fut particulièrement aigu au sujet des notions scientifiques. Au fond, c’est tout le problème, philosophique, du rapport conçu par Bergson entre science et philosophie qui est posé : ne peut-on parler de la science que comme d’une collection d’exemples, ou peut-on intégrer, sans solution de continuité, des concepts scientifiques à un développement philosophique ? Nous avons, concernant ce problème difficile, procédé au cas par cas, et selon ce qui nous a paru, à chaque fois, le plus judicieux.
Il va de soi que nous avons essayé de conserver, pour chaque terme, uniquement ses occurrences pertinentes, c’est-à-dire thématiques, ou plutôt celles où Bergson vise véritablement la notion que son expression est en train de mobiliser : ainsi, pour « absolu », nous nous sommes efforcé de supprimer les cas où Bergson use de l’adverbe « absolument » au sens de « complètement » ou « totalement », pour ne faire figurer que ceux où c’est bien de l’absolu qu’il est question. Mais un tel tri ne nous a pas paru toujours possible, par exemple en ce qui concerne la notion de nécessité : car on peut dire que l’adverbe « nécessairement » est toujours plus ou moins teinté du sens philosophique de la nécessité, au moins comme nécessité logique. D’où, malgré tout, certaines entrées qui sont massives : dans ce type de cas, nous encourageons le lecteur à passer d’une entrée à une autre. Par exemple, pour « cause finale », il aura meilleur temps de chercher à « finalité » qu’à «causalité». En ce qui concerne le terme « actuel », nous n’avons retenu que les occurrences où il s’oppose, au moins implicitement, à « virtuel », en laissant de côté ses interventions au sens purement chronologique ; lorsqu’il paraissait posséder les deux sens à la fois, nous avons inclus l’occurrence.
Le principal moyen d’éviter la prolifération de références dans une entrée donnée fut de la spécifier. Mais nous n’avons pu le faire que lorsqu’un sens de la notion était véritablement saillant et tendait, ainsi, à s’autonomiser par rapport au sens général : par exemple, pour « division cellulaire », au sein de l’entrée « division ». A l’inverse, nous avons laissé de spécifier certaines notions qui auraient pu l’être, lorsqu’elles connaissaient un nombre relativement restreint d’occurrences. Ou encore, ce sont parfois les spécifications elles-mêmes qui auraient fait apparaître une quantité d’occurrences trop réduite : ainsi, «graduel », au sein de l’entrée « degré »,n’aurait contenu que deux références. Surtout, un autre sens proprement philosophique de l’index est de faire apparaître des rapprochements inattendus entre des développements : par exemple, l’image du « fantôme » s’applique à la fois à la catégorie de possible, à la fois au pseudo-problème : comme si ces derniers trouvaient, à leur racine, la catégorie de possible. Dans ce type de cas, il nous aurait paru non seulement inutile, mais surtout dommageable, de spécifier les entrées. Enfin, il fut difficile de spécifier le terme «forme », qui revient constamment dans l’ouvrage : c’est précisément que Bergson, comme nous tentons de nous en expliquer dans nos notes, met à profit la plurivocité de ce terme pour accomplir un ou plusieurs authentiques gestes philosophiques.
Mais une des limites générales de tout index, et ce en quoi son fonctionnement demeure simplement mécanique, quelles que soient la souplesse et l’exhaustivité avec lesquelles il ait été réalisé, consiste en ce qu’il ne donne que les occurrences lexicales d’un thème, alors que celui-ci, notamment chez un auteur comme Bergson, peut circuler d’un passage à l’autre, et s’accommoder de formulations fort différentes. Pour pallier, dans une certaine mesure, cet inconvénient, nous avons inclus, à côté des entrées purement lexicales, des entrées que l’on pourrait dire thématiques ou philosophiques, et qui s’efforcent de renvoyer à toutes les occurrences d’un thème, même lorsque le terme qui pourrait le désigner ne figure pas dans le passage visé. Dès lors, si les entrées lexicales contiennent uniquement des termes qui se trouvent explicitement, et sous la même forme, à l’endroit indiqué, il n’en va pas de même pour les entrées thématiques. Nous sommes allé jusqu’à nous permettre, parfois, de proposer nous-mêmes des noms pour les entrées thématiques, lorsque seuls ces noms paraissaient suffisamment compréhensifs pour désigner des thèmes qui, pourtant, sont incontestablement présents dans l’ouvrage : par exemple, nous avons regroupé sous l’expression « critique de l’étonnement téléologique » tous les passages où Bergson s’en prend à l’admiration mal fondée de ceux qui croient que la nature a eu à assembler des pièces pour former un organisme. Les entrées thématiques sont signalées par un astérisque (*). On s’aperçoit qu’elles peuvent être fort différentes de l’entrée lexicale, qu’elles peuvent parfois la doubler véritablement (comparer, ainsi, les deux entrées « individu, individualité »). Une autre vertu de ces entrées thématiques est qu’elles sont autorisées à ne contenir que les occurrences principales du terme qui les désigne : pour se reporter à un thème en particulier, et sauf s’il veut mener une recherche systématique sur le mot qui lui correspond chez Bergson, le lecteur sera encouragé à s’adresser d’abord à l’entrée thématique, lorsqu’elle existe. Car nous n’avons pu mener cette démarche que pour certaines notions, que nous avons jugées importantes et peu assignables autrement. Le fonctionnement de ce type d’entrées rappelle très clairement celui de notes, et, à vrai dire, elles auraient pu être des notes. Mais, d’une part, nous avons jugé préférable de ne pas encombrer celles-ci de ce qui constitue purement des successions de références ; d’autre part, c’eût été priver le lecteur de la possibilité de se reporter, à chaque moment, à ces entrées thématiques – car elles concernent, en général, des thèmes qui apparaissent constamment dans le livre – : ainsi pour le thème du dépassement de la condition humaine, ou pour toutes les images liées à l’hypnotisme d’une espèce vivante qui s’endort sur elle-même. Enfin, puisqu’il s’agissait d’entrées thématiques et de grandes notions, exemples ou images du bergsonisme, nous n’avons pas hésité à donner des références au-delà de L’évolution créatrice, c’est-à-dire au reste de l’œuvre de Bergson ; procéder d’une manière autre eût été, notamment, perdre par rapport à l’Édition du Centenaire, réalisée par M. Robinet, qui présente l’avantage de contenir des index rassemblant l’ensemble de l’œuvre.
Considérant que les références que fait Bergson à d’autres auteurs, notamment biologistes, sont, comme nous le disions, partie intégrante du livre, et que la réception de celui-ci a trop pâti de ce qu’on l’en séparât, nous avons inclus, dans nos index, les notions, exemples et images qui appartiennent à ces auteurs, parfois même cités par Bergson. Nous avons poussé cette exigence jusqu’à inclure les titres des ouvrages mentionnés en bas de page : il n’est pas anodin, par exemple, que Bergson se réfère à un texte de théorie de la descendance (les Vorträge über Descendenztheorie de Weismann), lorsqu’il discute les différents évolutionnismes du point de vue de la question, constamment posée à l’époque, de l’hérédité. Ou encore, nous avons mis « papillons » dans l’index des exemples lorsque Eimer écrit « Schmetterlinge » (dans son titre, donné par Bergson en bas de page, Orthogenesis der Schmetterlinge), parce que cet auteur se fonde essentiellement sur cet exemple, lorsqu’il veut établir sa doctrine de l’orthogenèse. En effet, les titres d’ouvrages étrangers, traduits, sont inclus dans nos index : Entwicklungsmechanik, par exemple, c’est « mécanique du développement », et on trouvera des occurrences à la fois dans l’entrée « mécanique », à la fois dans l’entrée « développement ».
Pour l’index des noms, nous faisons la distinction, que nous ne faisons pas dans les autres index, entre les occurrences dans le corps du texte et les occurrences en note : car c’est manifestement dans certains cas très particuliers, et qui appelleraient comme tels un commentaire, que Bergson nomme un auteur dans le corps du texte. Il va de soi que nous n’ajoutons, dans l’index des noms, aucun de ceux que nous avons introduits nous-mêmes dans notre annotation. Par ailleurs, nous incluons, dans cet index, les occurrences adjectivées des noms d’auteurs : par exemple, pour « aristotélicien ».
Enfin, nous avons inclus les occurrences qui figurent dans la Table des matières donnée par Bergson, jugeant que ce texte est lui-même philosophique, et que la décision bergsonienne d’y reprendre une formulation ne doit pas être considérée comme anodine ; dans la même perspective, nous intégrons les notions, voire les noms, donnés en titres courants, car leur fonction est bien d’indiquer de quoi il est question dans les pages concernées.
Il nous arrive d’inclure directement des syntagmes bergsoniens marquants, comme «exigence de création »; lorsque nous usons de guillemets, c’est, le plus souvent, pour faire ressortir une formulation typiquement et uniquement bergsonienne, qui peut frapper par son caractère novateur. Nous gardons, également, quelques locutions grammaticales caractéristiques, à fonctionnement opératoire évident, telles que «comme si ».
Dans la mesure où il s’agit, du moins dans les entrées lexicales, de retrouver les mots écrits par Bergson, nous avons hésité, le plus souvent, à regrouper dans une même entrée des termes dont le sens est très proche ; mais nous l’avons fait parfois, dans les cas où la distinction dans l’index aurait fait croire à une distinction plus franche qu’elle ne l’est réellement dans le texte bergsonien (comme c’est le cas pour « lutte » et « conflit »,ou même pour « langue » et « langage », qu’on aurait distingués chez bien d’autres auteurs). Et dans ce type de cas, nous laissons tout de même une entrée vide (par exemple pour « conflit »), ou plutôt, contenant simplement un renvoi, destiné à diriger le lecteur vers l’entrée remplie.
Table analytique
Nous proposons, ensuite, une table analytique. Il ne s’agissait pas pour nous de donner le «plan » de l’ouvrage, car cette démarche, apparentée au commentaire, participe nécessairement de l’appropriation philosophique que le lecteur se donne d’une argumentation ; aussi bien, Bergson fournit lui-même une Table des matières, qui, comme nous venons de le dire, constitue un document philosophique à part entière et reflète parfaitement l’idée que l’auteur se faisait de son propre travail. En revanche, la table bergsonienne est incontestablement succincte, et elle est déroutante, par les décalages qui s’instituent souvent entre elle et les titres courants d’une part, les sauts de ligne d’autre part (sans compter les cas où elle commet une erreur de pagination qui fut reproduite d’édition en édition : nous corrigeons alors). En ce qui concerne le second point, nous avons donc choisi de reproduire la Table des matières donnée par Bergson, en y introduisant toutefois l’indication des titres courants, et en marquant les sauts de ligne par le signe « / »– de même que nous insérons tous nos ajouts entre des signes « <> », et que les intertitres de Bergson sont, conformément aux principes généraux de la présente édition critique, inscrits en italiques. Car c’est évidemment un geste philosophique, de la part de Bergson, que de considérer les trois contraintes éditoriales non pas, précisément, comme de pures contraintes, mais comme trois coordonnées conceptuelles d’un même problème : ainsi, par exemple, il est significatif que Bergson nomme la même section « Fonction primordiale de l’intelligence » dans la Table des matières, et « Fonction naturelle de l’intelligence » en titre courant. Il s’agit là de produire un effet théorique, de même qu’il s’agit, ailleurs, de clarifier un propos d’une manière décisive. Pour ce qui est du premier point, nous spécifions la Table des matières de Bergson dans plusieurs cas : lorsqu’un titre courant ou un saut de ligne, à nouveau, semble le suggérer ; lorsque est manifeste, cette fois, une articulation naturelle de la pensée de l’auteur ; enfin, lorsqu’il s’agit de marquer une séquence argumentative particulièrement serrée. Mais, en troisième lieu, nous avons été soucieux du fait que L’évolution créatrice présente un raisonnement parfaitement solide et précis, quoique extrêmement complexe : il s’y mêle constamment deux questions dont Bergson veut montrer, précisément, qu’elles sont indissociables, celle, métaphysique, de la vie, et celle, gnoséologique, épistémologique ou critique, de l’intelligence. C’est pourquoi nous nous sommes permis, tout d’abord, d’indiquer, au début des chapitres et en complément de certaines titres bergsoniens particulièrement énigmatiques, le point exact de la démonstration où le lecteur doit se considérer parvenu ; c’est pourquoi, ensuite, nous nous sommes autorisé, au risque de concurrencer nos index, à faire mention de certains exemples, analyses ou images connus, mais dont le lecteur peine, le plus souvent, à retrouver l’emplacement exact. On pourrait donc dire que notre Table analytique s’est fixé deux objectifs d’ensemble : lorsque le lecteur est en train de lire le livre, lui permettre, pour ainsi dire, de « relever la tête » et de « savoir où il en est » de la démonstration générale – et, ainsi, de reconnaître comme thèses ou comme conclusions des phrases bergsoniennes qui, pour celui qui n’a pas une conscience nette de la structure de l’ouvrage, semblent prises dans un continuum d’écriture indistinct –, et lorsque le lecteur n’est pas en train de lire le livre mais est appelé à s’y référer, lui permettre de retrouver, au plus vite, les passages dont il a besoin.
Lectures
C’est toujours dans la perspective de favoriser la lecture et la recherche que nous avons constitué notre anthologie de « lectures ». Celle-ci aurait pu contenir – et la liste serait très longue – tel ou tel texte de Nietzsche contre le darwinisme, tel ou tel texte de Schopenhauer sur la poussée vitale ou sur l’organisation du monde vivant ; de même, elle aurait pu présenter différentes « sources » de Bergson, à commencer par Spencer (dont la lecture serait, de toute façon, indispensable), mais aussi par Ravaisson, ou, plus lointainement, par Plotin. Mais nous avons préféré renvoyer, en note, aux textes pertinents (ce qui présentait, entre autres, l’avantage de la confrontation directe de passages précis), pour nous concentrer sur un autre type de littérature : nous voulons parler des débats directs auxquels L’évolution créatrice a donné lieu, et des commentaires marquants qu’elle a suscités. Dans le premier cas, nous avons considéré deux critères : d’une part, que les remarques ou objections aient donné lieu à une réponse de Bergson, d’autre part, qu’elles aient porté sur des points précis de l’ouvrage. Ce qui nous a permis de limiter considérablement le nombre des textes susceptibles d’être réunis : il y a trois échanges principaux, celui qui porte sur la biologie (Le Dantec), celui qui porte sur les mathématiques (Borel), celui qui porte sur Dieu (Tonquédec). Et on s’apercevra, ici encore, que certaines discussions avec le milieu scientifique contemporain sont partie intégrante de L’évolution créatrice. Si nous avons retenu de grands commentaires, c’est que nous considérons, selon le mot de Gilson, que les vrais bergsoniens ne sont pas ceux qui disent ce que Bergson a dit, mais qui font ce qu’il a fait ; ou encore, selon un propos que James, dans une lettre que nous reproduisons également, tient à Bergson au sujet des jeunes générations, « vos idées feront phosphorer leurs intelligences dans un sens que vous ne soupçonnez pas vous-mêmes ». Le bergsonisme se trouverait tout autant dans les livres écrits par Bergson, que dans les prolongements auxquels ils ont donné lieu. Mais, pour les mêmes raisons, il importait de s’en tenir aux auteurs qui furent également des philosophes et, ici encore, le choix fut vite arrêté : Ruyer, Canguilhem, Deleuze.
Bibliographie
Une bibliographie, enfin, orientera le lecteur vers les outils permettant un approfondissement des thèses de L’évolution créatrice. Elle complète l’anthologie, au sens où elle est une bibliographie commentée : bien des textes qui auraient pu prétendre à figurer dans celle-là se trouvent ainsi résumés dans leurs très grandes lignes, de sorte que le lecteur, espérons-nous, peut percevoir tout de suite leur rapport avec les débats qui se sont déroulés autour de L’évolution créatrice. Nous avons voulu nous limiter, pour les ouvrages majeurs, mais aussi pour les commentaires plus spécifiques, à ceux qui entretenaient un rapport direct avec le livre. Enfin, une section « Prolongements scientifiques et philosophiques » tente de donner une idée de la pertinence qu’ont conservée, tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours, certains aspects de L’évolution créatrice, et même son orientation générale.
Nous traduisons nous-mêmes, sauf mention explicite, les textes étrangers que nous citons ; nous traduisons les titres des textes mentionnés par Bergson, lorsqu’ils ne relèvent pas de la connaissance rudimentaire que tout lecteur pourrait avoir des langues dans lesquelles ils sont formulés ; nous rédigeons des notes explicatives pour les espèces animales et végétales qui nous ont paru peu connues – la même chose vaut pour les exemples en général, surtout scientifiques –, et nous encourageons le lecteur à se reporter à l’index des exemples pour retrouver, à partir d’une occurrence, la note qui contient l’explication. Signalons, pour les noms d’espèces vivantes, qu’il y a parfois un décalage bien explicable entre la taxonomie adoptée à l’époque de Bergson et la nôtre – parfois même, Bergson traduisait directement les noms d’espèces à partir des textes étrangers qu’il lisait – : nous avons essayé, sur la base de notre documentation, de réduire ce hiatus. Les notes qui portent elles-mêmes sur des notes de Bergson sont placées, avec les autres, en fin de volume, et en continuité avec elles. Mais elles sont numérotées à partir de 1, au sein de petite sections marquées par un titre différent pour chaque note de Bergson. Ainsi, les deux notes concernant la note 2, p. 18 se trouvent parmi nos autres notes portant sur la page 18, mais elles sont numérotées de 1 à 2, et placées sous la mention « Notes sur la note 2, p. 18 ». Les termes qui figurent dans les index sont répertoriés au pluriel, lorsque leur seule occurrence dans le texte bergsonien est au pluriel ; dans les autres cas, nous les donnons au singulier. Dans les index et dans les notes, les chiffres romains renvoient à l’Introduction de L’évolution créatrice, les chiffres arabes au corps du texte. Nous abrégeons certaines références qui reviennent à plusieurs reprises dans nos notes (ainsi pour les différents volumes des Annales bergsoniennes):c’est qu’elles figurent, de toute façon, en bibliographie. Enfin, dans nos notes et dans les index, nous renvoyons aux textes bergsoniens selon l’ordre chronologique de publication voulu par Bergson.
Le texte que nous reproduisons – amendé de ses coquilles rémanentes – est celui de la 52e édition, datant de 1940, la dernière parue du vivant de Bergson. M. André Robinet, dans le volume des Œuvres (édition dite « du Centenaire »), paru en 1959 aux Presses universitaires de France, procède à certaines restitutions à partir de la première édition de 1907. Nous signalons, en note, les différences entre les deux éditions. Il ne va pas toujours de soi, comme l’a vu M. Robinet, qu’il faille préférer la dernière.
Il nous arrive de mentionner, voire de citer, des cours inédits de Bergson au Collège de France. Les cours que nous utilisons sont disponibles à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, 8, place du Panthéon, à Paris. Ils furent intégralement sténographiés, à l’intention de Péguy, par les frères Corcos, sténographes judiciaires. Le lecteur dispose donc du propos même qui fut prononcé par Bergson. Nous avons déjà publié certaines de ces leçons dans les Annales bergsoniennes (voir la bibliographie). Nous en établissons nous-mêmes le texte.
Nous remercions d’abord Frédéric Worms, pour sa confiance réitérée et pour son amitié ; Michel Prigent également, qui a bien voulu soutenir l’ensemble du projet de réédition de Bergson dans la collection « Quadrige » ; et Paul-Antoine Miquel, dont l’érudition scientifique fut largement mise à contribution.
Nous remercions la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque du Museum d’histoire naturelle, la Bibliothèque de biologie (section « recherche ») de l’Université Paris VI-Pierre et Marie Curie, et la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, qui ont bien voulu accueillir nos travaux et nous communiquer des ouvrages parfois vétustes.
Enfin, nous remercions Mme Annie Neuburger, qui a bien voulu nous autoriser à reproduire des textes inédits de Bergson.


