Tribune d'auteur

Rencontre avec Mustapha Kessous



image:Mustapha-kessous.gif Mustapha Kessous est journaliste au Monde, où il a été successivement au service société, y couvrant notamment la crise des banlieues en 2005 et 2007, au service économie où il s’est intéressé au malaise social, enfin aujourd’hui au service des sports où il s’attache à traiter les questions humaines et sociétales liées au sport.

Vous inaugurez une nouvelle forme de « Que sais-je ? » avec ces « 100 histoires ». C’est aussi votre premier livre. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ?


Julie Gazier, de la direction éditoriale des Puf, m’a envoyé une belle lettre à mon bureau, en novembre dernier, pour me proposer d’écrire un ouvrage autour des Jeux. Ça m’a infiniment touché car les « Que sais-je ? » ont bercé mon enfance.
Mais j’ignorais que pour redynamiser la collection, les Puf avaient imaginé « les 100 mots ». L’idée était donc de pouvoir relater les Jeux à travers cent entrées : cent dates, voire cent exploits, rien n’était défini. Et puis, fin novembre, avec Julie, nous avons conclu pour cent histoires : c’était pour nous la manière la plus naturelle de raconter les J.O.


Ce livre sur les Jeux Olympiques en 100 histoires s’appuie aussi bien sur des faits sociaux que culturels, historiques… Votre large parcours, qui n’est pas seulement sportif, vous a-t-il aidé à mettre en perspective toutes ces questions ?


Sans aucun doute. J’ai trente-deux ans, et cela fait plus de onze ans que je suis journaliste, dont plus de huit au Monde. Je suis passé du service société à l’économie puis au sport. Au cours de ces années, j’ai eu la chance de réaliser des tas de reportages autour de la prostitution, des prisons, de l’immigration, des banlieues, des délocalisations, du malaise social, des ouvrières du textile, du racisme, du dopage… J’ai dû faire six ou sept fois le tour de la planète pour le sport aussi : j’ai interviewé le roi Pelé, je suis allé voir ce club magique du Tout Puissant Mazembe au Lubumbashi en R.D.C, j’ai traité le football palestinien et ses problèmes avec Israël, j’ai rencontré des néonazis à Saint-Pétersbourg qui huent des Noirs pendant des matchs de foot... Au-delà du sport, les Jeux olympiques ont aussi cette dimension sociétale, économique, sociale et géopolitique. Mon parcours m’a permis de mieux cerner les Jeux, leurs évolutions et leurs enjeux. Les J.O. sont intrinsèquement liés à notre histoire contemporaine.
On ne peut pas comprendre les Jeux si on ne saisit pas le monde dans lequel on vit.

Quelle est pour vous l’histoire la plus touchante ?


Je pense particulièrement à celle de Bill et Frank Havens. En 1924, Bill était confronté à un dilemme d’une grande beauté et en même temps d’une immense cruauté. Deux événements majeurs devaient se dérouler, a priori, au même moment : les Jeux olympiques de Paris et la naissance de son premier enfant. Que faire ? L’ Américain choisit de rester assister à l’accouchement. Le sort est parfois capricieux : son fils naîtra quelques jours après la clôture des Jeux et son équipe remportera l’or (canoë quatre places). Vingt-huit ans plus tard, aux Jeux d’Helsinki, son fils Frank, enverra à son père un télégramme pour lui dire. « Je rentre avec la médaille d’or que tu aurais dû gagner ». Sa discipline était le 10 000 mètres en canoë une place.
J’ai lu cette histoire à un ami et il s’est mis à pleurer, moi aussi d’ailleurs et nous avons pleuré ensemble. Mais j’étais content car j’ai voulu écrire les « 100 histoires » comme des petites nouvelles, pleines d’émotions, comme si vous étiez devant votre télé ou au stade. Car la performance sportive n’est rien : les Jeux sont avant tout des histoires humaines.

Quel est le sportif ou la sportive qui vous a le plus impressionné et pourquoi ?


Il n’y a pas grand monde que j’admire ou qui m’impressionne, ce n’est pas ma nature. Toutefois, j’ai un infini respect pour des athlètes que l’on dit « handicapés » et qui ont su mater des adversaires valides. Je pense notamment à Karoly Takacs. Il a été un grand tireur avec sa main droite mais en 1938, ce militaire hongrois perd son bras droit emporté par l’explosion d’une grenade. Il apprend en cachette à tirer avec sa mauvaise main, la gauche, et réussi à gagner la médaille d’or aux Jeux de Londres en 1948, et une autre quatre ans plus tard. Son exemple montre à quel point l’esprit et la volonté n’ont pas de limite.
Les Jeux nous donnent aussi des leçons de vie et il y en a des tonnes !

Avec Londres, ce sera la XXXe olympiade moderne. Selon vous, la formule est-elle toujours aussi gagnante ?


Et de plus en plus même. Un événement qui se déroule tous les quatre ans, qui se déplace de continent en continent, vu et adulé par une majorité de l’humanité, qu’espérer de mieux ? Les droits télés ne cessent de grimper. L’argent irrigue à merveille les anneaux. La planète connaît peut-être la crise mais pas les Jeux olympiques. Cependant il ne faut pas occulter l’ombre des J.O. : la corruption, le dopage et le manque de femmes dans les instances du Comité internationale olympique.
Les Jeux ne sont que le simple reflet de notre monde.

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